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Courts métrages : fractures urbaines

L'Amour existe 2 © Agence du court métrage
Comment raconter en quelques minutes une révolte de travailleurs précaires, des violences policières, la rencontre entre opéra et danses urbaines, le fossé entre ville et banlieue ou celui entre les oppresseur·ses et leurs victimes ? De lignes de faille en lignes de front, six courts métrages décrivent la cité comme lieu de confrontation sociale.
Lignes de failles : L’amour existe, L’Île aux fleurs, Bodycam

Quel point commun peut-il y avoir entre la banlieue parisienne, une île brésilienne et un quartier de Cincinnati, aux États-Unis ? L’ordre qu’on y fait régner. En 1961 dans L’amour existe, Maurice Pialat filme en nuances de gris les cités nouvelles d’après-guerre, aux abords de Paris. D’une voix dure, il détaille l’agencement des usines et des immeubles, pris dans la géométrie du béton. Il laisse apercevoir les classes modestes qu’on y a parquées, et les plus pauvres qui cherchent à subsister. En vingt minutes, son regard amer juge une société qui contrôle les moins favorisé·es en leur offrant, dans l’ordre carcéral, l’illusion du confort.

L’île aux fleurs (1989) opte pour l’humour, mais dresse de la société capitaliste un constat encore plus terrifiant. Sous forme de faux reportage didactique, Jorge Furtado suit le trajet d’une tomate, cultivée au sud du Brésil, transportée dans un supermarché, achetée mais jugée impropre à la consommation et jetée, acheminée jusqu’à une décharge insulaire, considérée inapte à nourrir des cochons, et finalement ramassée. Le destin de l’aliment révèle l’épuisement des sols, l'exploitation par le travail, les inégalités de classe et de genre, le racisme endémique, et plus encore : le capitalisme comme système prédateur et déshumanisant, qui ravage le vivant sous toutes ses formes.

Bodycam, réalisé en 2016, donne de son côté un aperçu de la société de contrôle étasunienne, en relatant un événement dramatique à travers les caméras corporelles portées par des policiers. Bodycam interroge la fracture entre citoyen·nes et gardien·nes de l’ordre, le racisme sous-jacent des violences policières, et les tensions d’une société sous surveillance. Mais le récit est présenté comme étant une fiction réalisée à partir d’archives documentaires : avec ce film de found footage, Stéphane Myczkowski propose aussi une réflexion sur la lisibilité et la fiabilité des images dont nous sommes inondé·es.

Lignes de front : On ira à Neuilly inch'Allah, Les Indes galantes, On ne tue jamais par amour

À rebours des alertes et des constats désabusés, certains documentaires racontent la réappropriation de l’espace urbain, du moins sa tentative. En 2015, On ira à Neuilly inch'Allah donne ainsi à entendre des employé·es de Vélib', service de location de vélo parisien, qui se mettent en grève, tentent d’organiser leur lutte et projettent de défiler jusqu’au siège de l’entreprise. À l’image, d’harmonieux travellings en noir et blanc nous font parcourir des rues parisiennes désertes. En confrontant le son à l’image, Mehdi Ahoudig et Anna Salzberg interrogent la place des jeunes travailleur·ses précaires, invisibles malgré leur désir légitime d’influer sur leurs conditions de travail.

Avec Les Indes galantes, Clément Cogitore filme quant à lui la rencontre puissante entre danse urbaine et musique classique sur la scène de l’Opéra de Paris, où une chorégraphie de Krump épouse la partition de Jean-Philippe Rameau. La réinterprétation contemporaine par des danseur·ses racisé·es de l’air « Les sauvages », que des danses amérindiennes ont inspiré à Rameau, ouvre un dialogue sur l’appropriation culturelle et le colonialisme. Le film n’évoque pas, toutefois, le public populaire du Krump, auquel la danse devient inaccessible lorsqu’elle accède au plateau de l’Opéra. La démarche de Clément Cogitore elle-même peut interroger : pourquoi chercher une validation institutionnelle pour légitimer un art populaire ?

Enfin, On ne tue jamais par amour suit le collectif Collages féminicides Montréal lors de ses actions nocturnes. Fontaines, bancs publics et façades s’habillent de phrases dénonçant une société patriarcale qui favorise les violences à l’égard des femmes et des minorités de genre. En réaction, le collectif féminin, documenté par la caméra embarquée de Manon Testud, agit pour rendre visibles ces violences systémiques, se réapproprier l’espace public et fonder un nouveau contrat social.

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Random Patrol, sur le maintien de l’ordre ; La Seine a rencontré Paris, portrait de la capitale française ; Espace, sur la répartition genrée dans la cour de récréation.

Pour aller plus loin avec Balises, le magazine de la Bpi

Lire les dossiers «  Des villes en mouvement » (2019) et « Le féminisme a de l’avenir » (2020), et l’article « La virilité aux fondements du libéralisme autoritaire » (2025).