les yeux doc

Ile-aux-fleurs © Casa de cinema-Agence du court metrage

L’Île aux fleurs

Ilha das flores

Douze minutes pour suivre une tomate, de son champ jusqu’à la décharge. Douze minutes pour démonter, avec force et humour, les rouages d’une société capitaliste et coloniale, et démontrer le peu de cas qu’elle fait du vivant. Douze minutes pour un classique du cinéma documentaire brésilien.

L’Île aux fleurs s’ouvre sur un globe terrestre grossièrement peint à la main, comme pour un exposé scolaire. La planète tourne sur une musique électronique kitsch et mystérieuse, tandis que s’enroule autour d’elle le titre du film. Le plan est programmatique : de fait, en douze minutes, le réalisateur Jorge Furtado va déployer une satire terrible et drôle du reportage didactique, pour exposer une problématique mondiale à travers une petite histoire, celle d’une tomate.

Cultivée dans un champ non loin de Porto Alegre, au sud du Brésil, la tomate est transportée dans un supermarché, achetée par une consommatrice, jugée impropre à la consommation et jetée à la poubelle, acheminée jusqu’à une décharge – sur l’Île aux fleurs –, considérée inapte à nourrir des cochons, mais finalement ramassée. Le destin de l’aliment révèle tour à tour l’épuisement des sols, l'exploitation par le travail, les inégalités de classe et de genre, le racisme endémique, et plus encore : il décrit le capitalisme comme un système prédateur, qui ravage le vivant sous toutes ses formes.

Pour ce faire, Jorge Furtado épuise son sujet dans une succession de définitions et d’illustrations. Au premier abord d’une logique implacable, l’enchaînement rythmé des images et des explications prend une tournure absurde, à la fois drôle et terrifiante. Ce récit arborescent, qui rappelle la Genèse d’un repas de Luc Moullet (1978), démontre en particulier la déshumanisation qui résulte du capitalisme, et comment il a déjà plongé nos sociétés modernes dans le gouffre de l’horreur.

Réalisé en 1989 alors que le Brésil, tout juste sorti de la dictature militaire, est le pays le plus inégalitaire au monde, L’Île aux fleurs demeure d’une actualité frappante bien au-delà de l’Amérique du Sud. Le film a reçu l’Ours d’argent au Festival de Berlin en 1990, et a été inclus en 2015 dans la liste des 100 meilleurs films brésiliens de tous les temps par l’Abraccine, l’association brésilienne des critiques de cinéma.

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