les yeux d'oc

7 jours, un film

La Cause et l'usage

Dorine Brun, Julien Meunier, 2012, 62 min

Le Conseil d'Etat ayant annulé, pour «don d'argent en période électorale», les élections municipales de mars 2008 à Corbeil-Essonnes, en banlieue parisienne, une nouvelle élection est organisée à l'automne 2009. Le maire sortant, l'industriel Serge Dassault, ne peut se représenter. Il est pourtant omniprésent dans la nouvelle campagne, posant sur les affiches en compagnie de son remplaçant, organisant réunions et sorties pédestres dans «sa» ville, sur les marchés comme aux pieds des immeubles «sensibles», confondant à dessein les rôles de maire et d'employeur privé, brouillant l'image du service public. Dans cette ambiance délétère, la population a bien du mal à faire la part des choses, entre démocratie et clientélisme.

Autoportrait

Trois cinéastes...

…de la collection Où en êtes-vous ?

Après cette longue période d’écrans noirs et de salles vides, voici une collection de films intitulée Où en êtes-vous ?, créée en 2014 par le Centre Pompidou sous la forme d’une carte blanche invitant à la découverte des réalisateurs et de leur actualité.

 

La question est posée aux cinéastes invités lors de rétrospectives, qui répondent par un film court de forme libre, témoignage émouvant du regard qu’ils portent sur leur travail de cinéaste, passé, présent et avenir. Les films sont des autoportraits aux questionnements intimes.

 

Parmi les cinq films de cette collection diffusés sur Les yeux doc, Naomi Kawase, Barbet Schroeder, Yervant Gianikian & Angela Ricci Lucchi ont abordé ce travail introspectif et “documentaire” chacun à leur manière et dans un style qui n’appartient qu’à eux : à l’aide d’archives filmés et de dessins pour les Gianikian, en mode poétique et intime pour la cinéaste japonaise et en résonance avec un de ses thèmes majeurs, le mal, pour Barbet Schroeder.

 

Yervant Gianikian & Angela Ricci Lucchi : «notre travail donne un sens nouveau aux images originelles»

 

En couple, au cinéma comme dans la vie, Yervant Gianikian et Angela Ricci Lucchi ont travaillé ensemble depuis 1975, jusqu’au décès d’Angela en 2018. Ils ont placé l’archive au centre de leur œuvre. La découverte dans les années 80 d'une collection de films Pathé Baby et des archives de Luca Comerio (documentariste italien du début du XXe siècle, favorable au colonialisme), les entraînent au développement d'un nouvel outil, la caméra analytique, qui permet de recadrer, détailler, coloriser, ralentir le matériau d’origine.

 

À la question Où en êtes-vous ?, ils répondent «nous avons choisi de mettre les choses qui nous frappent, nous font souffrir, dans cette période de guerre permanente aujourd’hui. Dans ce film, nous montrons l’Irak filmé par une voyageuse italienne dans les années 66-67. Le film commence avec des mots écrits sur un mur, bienvenue à Bagdad. Il est possible de voir encore des choses détruites à Mossoul maintenant, de voir des choses qui n’existent plus. Nous montrons l’Afghanistan, la Grèce vue par les soldats nazis en 41-42, la Palestine d’après un matériau de Luca Comerio dans les années 2O. Le film s'achève avec des considérations personnelles sur notre état physique».

Les images du passé  montrent le présent, la colonisation, le fascisme, la guerre et la domination. «Notre travail donne un sens nouveau aux images originelles».

 

Barbet Schroeder : «Le 5 décembre 2012, j'ai découvert que l'un des lieux les plus chéris de mon enfance et de mon adolescence avait été détruit à tout jamais»

 

Barbet Schroeder, Allemand par sa mère, Suisse par son père, né en Iran, a grandi en Colombie et arrive à Paris à 11 ans. Producteur, il fonde Les Films du Losange avec Eric Rohmer. Il a réalisé des longs métrages de fiction, entre autres More, Barfly, Le Mystère Von Bulow, La Vierge des tueurs. Au fil des années, Schroeder a construit ce qu’il appelle la trilogie du mal avec trois films documentaires :

Général Idi Amin Dada, autoportrait (1974) dans lequel Schroeder  réalise l’autoportrait documentaire d’un dictateur en le faisant participer au film. LAvocat de la terreur (2007) retrace le parcours de l’avocat Jacques Vergès qui s’interroge sur la responsabilité intellectuelle de celui qui défend le terrorisme. Le Vénérable W (2017) observe un moine bouddhiste respecté et très influent en Birmanie dont les discours, les paroles de haine contre une minorité musulmane sunnite, ont déclenché des meurtres, des massacres de population. «Je me souviens d’une conversation avec l’écrivain de théâtre Patrick Marber : il me demandait quels étaient, selon moi, les sujets qu’il fallait traiter. Sans hésiter, j’avais répondu le Mal. Si on s’en approche au point de se retrouver dans une intimité inconfortable, on ressent un danger qui en dit peut-être un peu plus sur cette fameuse banalité. Il faut apprendre à détecter la normalité, la bonne humeur, les mensonges, la douceur et parfois l’intelligence derrière laquelle se cache le mal».

 

Sa réponse à la question «Où en êtes-vous ?»  poursuit  la réflexion sur la question du mal et de la haine. Schroeder part d’un événement personnel qui l’a bouleversé et qui a provoqué pour la première fois de sa vie, une haine qui grandissait et le rendait fou. Pour y remédier, il «revisite le Bouddha» (il pratique le bouddhisme depuis l’âge de vingt ans) et entreprend des recherches sur le moine Wirathu pour essayer de comprendre les ressorts de la haine, si contradictoire avec les principes du bouddhisme. «J’espère, conclut-il à la fin du court métrage, que le film Le Vénérable W m’a guéri, mais je n’en suis pas encore sûr».

 

Naomi Kawase : «Le cinéma est magnifique»

 

Abandonnée à la naissance par ses parents, Naomi Kawase est confiée à une grand-tante et un grand-oncle maternels qui l'adopteront. C'est surtout sa grand-tante Uno Kawase, après la mort de son mari, qui l'a élevée. Elle débute par des films documentaires autobiographiques, équipée d'une caméra super 8.

La recherche de son père biologique inspirera trois films : La Glace de papa (1988), fantasme leur première rencontre, Étreinte (1992)  se lance à sa poursuite, et Dans le silence du monde (2001) annonce sa mort. La grand-tante maternelle Uno Kawase est le personnage central d'un autre cycle de six documentaires autobiographiques. Uno représentait pour la cinéaste sa seule famille, ses seules racines. Naomi Kawase a filmé celle qu'elle appelait grand-mère, leur relation et leur quotidien, jusqu’à la mort d’Uno en 2011. (extrait de la brochure Naomi Kawase, rétrospective, Centre Pompidou, novembre 2018-janvier 2019)

 

Le court métrage réalisé pour la commande est une rêverie inspirée de ses souvenirs et une retraversée de ses films de jeunesse. «Je me suis demandée ce que j’allais réaliser. J’ai alors pensé à une ruelle à Nara, qui est une ville ancienne. Il y en a beaucoup. Quand on y entre, on a la sensation de partir vers un autre lieu, comme si on ne pouvait plus retrouver son chemin, même si on le voulait. J’ai imaginé une femme perdue dans ces ruelles et à quoi elle penserait là. La ruelle est un espace-temps qui se rattache au passé, à ma mémoire, puis à l’instant présent, puis au futur. » Dans un entretien filmé de la série Cinéastes au Centre, elle confie : «Quand j'avais 18 ans, je vivais pour le basketball. Lors de mon dernier match, je me suis rendue compte que le temps disparaissait petit à petit. Quelques mois plus tard, j'ai fait ma rencontre avec une caméra. Après avoir filmé ce qui m'entourait, j'ai développé les pellicules de ces images et un film m'est apparu. J'ai alors vu renaître un temps que je croyais perdu. J'ai réalisé que le temps révolu pouvait revenir grâce au cinéma. Le cinéma est magnifique".

 

Photo Naomi Kawase © DR

 

 

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