les yeux d'oc

7 jours, un film

En Sarmatie

Volker Koepp, 2013, 122 min

La Sarmatie, contrée mythique habitée par des tribus nomades, s'étendait au début de notre ère de la Baltique à la mer noire, faisant la jonction entre Europe et Asie. Ce vaste territoire transnational, aujourd’hui occupé par la Russie, la Lituanie, la Biélorussie, la Pologne, la Moldavie et l’Ukraine, est depuis très longtemps le terrain d’observation de Volker Koepp, lui-même originaire de la RDA, familier des grands espaces et des habitants de l’Est européen. Dans ces paysages qui ont inspiré les écrivains et subi les pires exactions, le cinéaste arpenteur retrouve selon son habitude des relations nouées lors de ses précédents voyages. En contrepoint des rencontres impromptues qui ponctuent son périple, Il enregistre le long témoignage de trois jeunes femmes, Tanya l’Ukrainienne, Elena la Russe de Kaliningrad et Ana la Moldave, dont le rapport à la terre d'origine se résume en un mot, l'exil. Si la langue, la culture et beaucoup de kilomètres séparent les habitants de l’imaginaire Sarmatie, leurs interrogations et leurs inquiétudes se font partout écho : peur d’un conflit armé, espoir déçu d’un rapprochement avec l’Union européenne, perte d’identité, pauvreté chronique, progression du nationalisme. Rester ou partir, quelle que soit la solution choisie, le chemin pour s’en sortir ne sera pas le plus court.

Voyage en série

Voyage au cœur des forêts

Pourquoi filmer des forêts ? Pourquoi s’intéresser aux forêts ? L’enjeu est-il seulement d’aller à la rencontre des arbres et des animaux dans leur milieu ou de se plonger corps et âme dans le poumon de la terre ? Quatre films des Yeux doc où se conjuguent beauté, esthétique et interrogations environnementales, nous emmènent en voyage, là où la nature joue un rôle déterminant.

 

Dans les bois est le second long métrage du cinéaste lituanien Mindaugas Survila, ancien assistant de Šarūnas Bartas et Sergueï Loznitsa.

« Je n’ai pas voulu ajouter de voix off ni de musique pour ne pas apporter d’éléments extérieurs à ce qui existait. Je ne souhaitais pas non plus influencer le spectateur en l’orientant vers ce qu’il devait entendre ou voir  ».

Ainsi Dans les bois tient par la force de son style, de son écriture composée des bruits de la forêt et d’apparitions d’animaux captés au plus près. Epurée, contemplative, cette œuvre joue la carte de l’expérience sensorielle et se nourrit, sans en être écrasée, du savoir scientifique de son auteur, biologiste de formation. Elle est le fruit d’un travail de huit années consacré à la recherche des petites forêts lituaniennes, à l’approche des animaux, à la fabrication de matériel spécifique, à la constitution de prises de vues étalées sur plusieurs saisons (400 heures de rushes, un équipement de plus de soixante kilos pour le cameraman pendant les tournages d’hiver). Film rare, en grande partie monté par Survila lui-même, Dans les bois montre les beautés de la nature comme ses cruautés. Le spectateur fasciné perçoit l’âme de la forêt et dans le même mouvement la fragilité de ces lieux vierges qui disparaissent de la surface du globe avec une rapidité vertigineuse.

 

Braguino de Clément Cogitore est une expérience de la limite. Loin, très loin de Moscou, après des heures d’avion et pour finir un vol en hélicoptère permet d'atterrir sur ce bout de monde aux confins de la taïga sibérienne. Le geste cinématographique et photographique de Clément Cogitore, cinéaste entre réalité et fiction, est d'une grande puissance. Il montre la vie de deux familles qui ont choisi, depuis les années soixante-dix, de vivre en retrait de la civilisation, recluses et cachées dans la nature majuscule qu'est la taïga. D'elle, de la forêt, elles ne tirent que le strict nécessaire à leur subsistance. Cette utopie ne peut être partagée car les deux familles sont en conflit. L'échec communautaire est patent. Le film fondamentalement tragique peut prendre, par moments, des allures de conte de fées en particulier lors des scènes où les enfants, livrés à eux-mêmes, sont filmés sur les îles du fleuve qui les protègent des dangers de la forêt. L'ours à la fois seigneur et meurtrier de la taïga tient dans l'économie du récit une place essentielle. Tué, dépecé comme le fut en son temps le bison par les Indiens d'Amérique, il représente un don de la nature. Tous ses composants vont servir. Rien ne sera jeté, gaspillé. En cela il est respecté. Braguino tout en créant des images hypnotiques, qui semblent venues de l'imaginaire voire de l'inconscient, pose deux questions majeures : celle de la communauté impossible et celle du rapport de l'homme aux ressources naturelles. Un petit groupe de personnes isolées dans un endroit perdu atteint l'universel peut-être parce qu'il symbolise le moment de rupture que semblent vivre les différentes civilisations de la planète. Dans l'incapacité de s'entendre entre elles, elles s'acharnent à détruire les équilibres écologiques.

 

Cayetano Espinosa a grandi au Pérou. Il a étudié la théorie et l’anthropologie du cinéma à Paris X-Nanterre puis s’est formé à un peu plus de pratique à Paris 7-Denis Diderot. Selon lui, le cinéma s’apprend, surtout et toujours, en faisant des films. Ici est son deuxième court métrage. Le film ne reconstitue par l’histoire des femmes Isconahuas. Nulle volonté de (re)créer une chronologie ne s’y manifeste. Ici, par sa mise en scène, compose des fragments. La parole donnée aux femmes permet la transmission de la mémoire dans un présent incertain qui s’accroche aux sons de la forêt. L’espace n’est pas un décor qui soutiendrait la parole déployée par bribes dans le temps. Êtres et nature ne font qu’un. Dans la forêt amazonienne la vie ne s’arrête jamais, surtout la nuit. Les bruits de la nature, omniprésents, accompagnent, rythment les mots. Ces trois femmes ont tout perdu : leur territoire, leur langue. Le travail de Cayetano Espinosa est de donner à des souvenirs épars, égrainés dans le lieu des origines des peuples indigènes déportés, une valeur d’éternité.

 

La Société des arbres permet un voyage plus familier, moins lointain au cœur de la troisième forêt domaniale française : la forêt de Compiègne. Elle a été plantée au Moyen Âge à la place d’un vaste marécage. Ainsi ce que l’on qualifie d’espace naturel est-il une construction, le théâtre d’une culture. Le film de Delphine Moreau est d’un bout à l’autre tendu vers l’action de l’homme sur le milieu et les interactions entre les hommes et le monde végétal. La beauté des arbres, la magnificence de la forêt s’arrime à un travail humain, séculaire. Le regard contemplatif, voire métaphysique, se double et s’enrichit de celui, très concret, porté sur les gestes et le savoir de ceux qui entretiennent cette splendeur pour lui permettre de perdurer. Traverser les siècles, le temps, n’est-ce pas aussi le désir de l’humanité même si son comportement barbare et destructeur de la nature est toujours et à chaque instant à l’œuvre ? La forêt, lieu de travaux parfois ultra-mécanisés, d’observations, de passions et de rituels est ce voisin indispensable, ce compagnon primordial à la vie et à l’équilibre de toute civilisation.

 

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