les yeux d'oc

7 jours, un film

La Mort du Dieu Serpent

Damien Froidevaux, 2014, 91 min

Koumba, jeune Sénégalaise en colère, est expulsée de France. Comme ça. Pas vraiment comme ça en fait, car la brutalité de l'événement est la conséquence d'une situation et d'une action. La situation est celle d'une descendante d'une famille immigrée vivant légalement en France, peu au courant des lois régissant sa présence sur le territoire français, peu au courant de ses droits. À sa majorité, elle ne fait pas les démarches lui permettant d'acquérir la nationalité française. L'action est celle d'une jeune femme turbulente, qui un jour se fait rattraper par la justice, pour une altercation de trop. Du jour au lendemain, elle se retrouve dans le village de ses ancêtres au Sénégal. Damien Froidevaux, après un court métrage traitant déjà des ennuis judiciaires des jeunes immigrés, est en 2008 à la recherche d'une personne ayant le profil de Koumba pour un projet de long métrage. Pour de bonnes ou de mauvaises raisons, Koumba et Damien se rencontrent au Sénégal et s'entendent : le tournage commence et il va se poursuivre pendant plusieurs années au rythme des visites de Damien en Afrique. Par la magie du cinéma, au-delà des moments de doute et de difficultés qui mettent régulièrement en danger le fragile projet, les spectateurs que nous sommes assistent à une envoutante métamorphose, une mue qui s'opère dans la douleur. La jeune Koumba commence par rejeter l'Afrique de toutes ses forces, elle invective, elle crache son venin et son mépris, elle veut rentrer chez elle, à Paris. Le temps passant, elle donne naissance à deux enfants, un fils et une fille qui meurt mystérieusement. Elle s'acclimate à son environnement, s'habille élégamment de couleurs chatoyantes, elle devient belle, elle pense à l'avenir. La relation avec Damien est toujours "polluée" par la quête des papiers, mais le désir de rentrer baisse petit à petit d'intensité. Le mirage de Paris se dissipant et l'envie de vivre gagnant du terrain, c'est Dakar qui devient le nouveau but, Dakar et le jeune Ladji, son enfant qui grandit. Au-delà du sujet et de ses implications politiques et sociales, le film est avant tout un magistral portrait de femme en devenir.

Thématique

Habitat/Habitant

Il y a des lieux qui inspirent les cinéastes, des lieux en mutation, inhabités, des lieux qui s'adaptent aux mouvements des hommes ou inversement. Ainsi, les liens entre paysages et humains prennent corps sous l’oeil de la caméra. C’est peut-être dans la réalité dont ces cinéastes témoignent que surgira le réel, ce point de jonction qui fait basculer la réalité et qu’Alain Bergala, critique de cinéma, appelle l’effraction du réel. Les cinéastes viennent capter et inscrire ce qui se trame entre ces cadres de vie et les hommes et femmes qui y habitent. C’est cette relation que nous vous proposons de découvrir à travers les films sélectionnés.

 

Transformation, destruction, privation

 

Comment accepter la destruction de son habitat quand ce n’est pas seulement l’endroit où l’on vit mais celui où l’on a vécu, quand l’histoire de sa vie est palpable dans les pièces de la maison et qu’entre chaque mur vivent encore des souvenirs auxquels se raccrocher après le départ d’êtres aimés ? Dans L’Ange de Doel de Tom Fassaert, c’est ce besoin impérieux qui conduit Emilienne à résister au rouleau-compresseur qui détruit son quartier, seule contre tous. Le choix du noir et blanc sublime et ancre ce combat dans une sorte d’intemporalité salvatrice. 

 

Dans Derniers jours à Shibati c’est la rencontre et le voyage qui amènent les spectateurs à déambuler à travers ce quartier en survie, perdu au milieu d’une mégapole chinoise déjà en mutation. Le cinéaste est ici à notre image, nous avançons ensemble dans ce dédale insalubre mais si vivant et incarné. L’enfant, la vieille femme, le coiffeur, les personnages sont ici d’une force incroyable face à la destruction de leur habitat qui suit inexorablement le cours de l’évolution d’une Chine en pleine gloire économique où peu à peu les grattes-ciel viennent remplacer les quartiers populaires, quitte à distendre le lien entre les habitants. 

 

Reconstruire, être acteur du changement, quand sa maison est terrassée par une catastrophe naturelle. C’est que vit la famille Lê dans Jours de pluie de Andreas Hartmann. Ces villageois vietnamiens bravent les facéties météorologiques pour ré-investir leur environnement. Ainsi plusieurs générations cohabitent dans un monde rural qui oscille entre bureaucratie et croyances ancestrales. 

 

Et puis il y a ces êtres en marge, esseulés, isolés, qui ont dû quitter les routes habituelles pour se frayer un chemin de vie comme ils pouvaient, où ils pouvaient. Gianfranco Rossi filme dans Below Sea Level des hommes et des femmes en rupture avec une société qui les a rejetés. Cela se passe aux Etats-Unis, dans le désert situé à quelques kilomètres de Los Angeles où les solitudes se font écho et tentent de se répondre pour se reconstruire autrement dans un autre paysage, désertique celui-là, avec peut-être l’idée que le sable et la chaleur seront plus accueillants que les cités qu’ils ont quittées.


Tandis que le film émouvant d’Alexe Poukine retrace le parcours d’un homme pris par la rue. Dormir, dormir dans les pierres donne une vie, un passé, un visage à l’une de ces ombres que nous croisons tous les jours et qui finit par se faire absorber par le bitume dans l’indifférence, un de ces hommes qui habitent là où ne vivons pas, où nous ne faisons que passer.

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