les yeux d'oc

7 jours, un film

L'Empire de la perfection

Julien Faraut, 2018, 90 min

1984 fut l'année de tous les records pour John McEnroe, champion de tennis hors normes. Un seul trophée manque à son palmarès : La Coupe des Mousquetaires, le graal du tennis sur terre battue disputé sur le court central de la Porte d'Auteuil et soulevé par le vainqueur dans le ciel des Internationaux de France à Paris. "Roland-Garros 1985" avec John McEnroe est le dernier opus de la série de films portraits de champions de tennis réalisés par Gil de Kermadec (1922-2011), tennisman-cinéaste. "L'Empire de la perfection" à sa manière très originale raconte, entre images et sons, ces deux personnalités, perfectionnistes en diable, tout en nous conviant à une réflexion sur le cinéma. Le réalisateur Julien Faraut, archiviste-cinéaste, n'en est pas à son premier coup d'essai. Spécialiste de l'histoire du cinéma, il est en charge des archives 16 mm de l'INSEP (Institut National du Sport). Il décline une oeuvre à la fois poétique et passionnée de mouvements. "L'Empire de la perfection" est une oeuvre cinématographique (qui écrit le mouvement) d'une grande richesse, une oeuvre ouverte. À chaque visionnage des significations nouvelles se font jour, des allusions se dévoilent, des clins d'oeil au spectateur surgissent, des citations prennent corps et se révèlent. Les soixante premières minutes sont un vaste commentaire, une digression très structurée, consacrés à l'analyse du jeu sans pareil, la singularité du geste de John McEnroe, son tempérament de joueur, sa sensibilité hors du commun. L'art et la manière de Gil de Kermadec y sont également développés en laissant une large part aux témoignages des techniciens qui travaillèrent avec lui. Les 34 dernières minutes nous immergent, quant à elles, dans les moments forts de la finale de 1984, match mythique entre McEnroe et Lendl. "Duel au soleil" aux accents de western sans doute, mais surtout illustration magistrale de la réflexion de Kermadec : "Si l'on veut considérer le tennis avec un peu de recul, ce n'est pas deux joueurs qui essaient de se battre, mais c'est un dépassement de soi, un peu comme un art martial occidental, dans lequel celui qui arrive au sommet est celui qui n'a plus peur de mourir". (Le Parisien, 1er juin 1998)

Thématique

De deux catastrophes nucléaires

L'accident de Béryl (1962) et Fukushima ( 2011)

Nucleus, noyau, nucléaire, énergie nucléaire, fission nucléaire des noyaux atomiques, fusion nucléaire au sein des étoiles, physique des particules et force nucléaire,... selon le contexte d'usage le sens d'énergie nucléaire varie.

 

Radioactivité et propriétés de l'atome sont des découvertes majeures du XXème siècle. L'atome est aussi une terreur majeure des XX° et XXI° siècles. L'énergie nucléaire, "énergie libérée lors des réactions de fission nucléaire des noyaux atomiques au sein d'un réacteur nucléaire ou lors d'un explosion atomique", fait peur. Explosions atomiques: deux mots, une expression. Réalités (désastres humains et écologiques) et images de mort terrifiantes jusqu'à la mutité pour qui les regardent.

 
 
Les deux films que propose Les yeux doc, At(h)ome et La Terre abandonnée dénoncent les graves conséquences de deux explosions atomiques dues à deux accidents nucléaires: l'un, militaire dans le Sahara algérien en 1962 ; l'autre, civil à la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi  au Japon en mars 2011. Aux antipodes d'un militantisme formaté, ces deux documentaires à l'écriture très personnelle font partie des oeuvres de résistance et de résilience.
 
 
At(h)ome : le devoir d'histoire
 
 
Depuis 2002, Elisabeth Leuvrey, cinéaste française née à Alger en 1968, concentre son cinéma sur l'impact contemporain d'une histoire coloniale française en Algérie. Dans le contexte commémoratif des 50 ans de la fin de la Guerre d'Algérie, elle décide avec Bruno Hadjih, artiste visuel franco-algérien né en Algérie en 1954, de faire un film "pour donner à voir l'invisible en rendant audible ce qui échappe à l'entendement". Au coeur du film, il y a l'atome, le nucléaire. L'enquête photographique de Bruno Hadjih révèle les traces (méconnues de la très grande majorité des Algériens et de bon nombre de Français) de l'accident de la bombe Béryl  survenu le 1er mai 1962 après les Accords d'Evian qui mirent fin à la Guerre d'Algérie. Des clauses secrètes prévoyaient que la France poursuivrait pendant cinq ans l'utilisation au Sahara de sites dédiés aux expériences d'armement nucléaire et chimique. Le film dénonce les graves conséquences des radiations sur la santé des habitants de la région tout en montrant le territoire contaminé. La parole est donné à celles et ceux dont le témoignage n'a jamais été recueilli. Le film met fin au silence assourdissant de l'utilisation du Sahara, terre d'exil, d'enfermement  et de punition durant la présence française, de camps de prisonniers durant la décennie noire de la Guerre civile algérienne (1991-2002). 
 
At(h)ome relève un double défi éthique et esthétique. Il dénonce l'omertà, le tabou sur toutes les questions liées au nucléaire et à la radioactivité. Révélant le mensonge des états, le film met la France et l'Algérie face à un certains nombre de constats et de responsabilités. Le titre At(h)ome, en forme de mot-valise, est, à cet égard, révélateur. Quel est ce "home", ce "chez soi" ?  L'atome que le gouvernement ne veut pas expérimenter en France métropolitaine trouve un "chez soi" sur un territoire colonisé. La contamination du désert par la radiation est lourde de conséquences pour l'histoire coloniale de la France.
Film autoproduit, At(h)ome est né d'un lent processus entre 2010 et 2013 qui fit passer de la photographie (image argentique) au plan fixe. Raconter l'histoire individuelle et collective à partir des images fixes s'est fait étape par étape au fur et à mesure de la récolte des matériaux. Une des questions centrales et, peut-être, la difficulté majeure du film, fut la bande son (exercice à la fois formel et technique)  qui devait participer à la création d'un rythme tout en guidant le spectateur dans une réflexion sur l'image et le son.
 
At(h)ome est un film à quatre mains et deux regards. Elisabeth Leuvrey et Bruno Hadjih ont une histoire en partage. Issus des deux camps du conflit, ils sont tous les deux des enfants héritiers de l'histoire coloniale franco-algérienne.
 
 
La Terre abandonnée, premier et dernier film de Gilles Laurent, réalisateur
 
 
Gilles Laurent, né le 16 septembre 1969,  a perdu la vie à 46 ans à la station de métro Maelbeek lors des attentats de Bruxelles le 22 mars 2016. Formé aux techniques du son à l'INSAS (Institut national supérieur des Arts du spectacle et des techniques de diffusion de la Fédération Wallonie-Bruxelles), Gilles Laurent a été ingénieur du son pendant plus de 20 ans. Il a travaillé, entre autres, avec Carlos Reygadas, Diego Martinez Vignatti, Kamal Aljafari, l'artiste franco-iranienne Marjane Satrapi, le réalisateur chinois Wang Bing. Homme de voyages, toujours en quête de sens, il a parcouru le monde avec un regard attentif et une écoute bienveillante. Il aimait aussi à se reposer à Bouillon, son village natal en Belgique où ses parents tiennent un hôtel-restaurant. Il aimait les grandes randonnées dans les bois et  le camping sauvage dans les Ardennes. Le son de la forêt, la nuit, était pour lui une expérience d'une grande et profonde intensité. Son attrait pour la spiritualité le conduisit à enregistrer les chants des moines trappistes de l'abbaye d'Orval. Depuis 2013, Gilles Laurent vivait à Tokyo avec Reiko, sa femme et leurs deux filles. Son amour pour le Japon l'a poussé à la réalisation de La Terre abandonnée. Il en fit les repérages avec sa femme Reiko. Le 22 mars 2016, il était à Bruxelles pour apporter la touche finale au montage de son film. Il se rendait en métro à une projection privée. Gilles Laurent n'aura pas vu la version définitive de La Terre abandonnée.
 

La Terre abandonnée impressionne. Ce documentaire est une expérience sensorielle, sonore et visuelle à la fois. Le long travelling  filmé dans une voiture qui mène le cinéaste et le spectateur à Tomioka (dévastée, déserte) présente des sons  familiers et angoissants (le bruit du vent dans le vide des rues à travers les objets métalliques avec au loin, très loin, le silence de la mer). La nature contaminée à l'extrême (pour au moins 40 ans selon les autorités nippones) est filmée dans sa beauté, sa splendeur visible (les paquets de brume flottants dans les différents verts de la forêt). Les images sont à la fois sublimes et terrifiantes. La radioactivité est partout présente. Le danger, invisible mais certain et certainement mortel est tapi dans la beauté du territoire. Gilles Laurent filme Tomioka cinq ans après la catastrophe de Fukushima qui combina les effets d'un séisme engendrant un tsunami provoquant le plus grave accident nucléaire du XXIème siècle, 25 ans après celui de Tchernobyl. Gilles Laurent filme la nature, le rythme inchangé des saisons, la lumière de ce territoire à la magnificence définitivement meurtrie par un accident industriel majeur. Le tsunami consécutif au séisme sous-marin mit hors service le système de refroidissement principal de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, entraînant la fusion des cœurs des réacteurs 1, 2 et 3 ainsi que la surchauffe de la piscine de désactivation du réacteur 4.
 
Jamais la question de la politique de nucléarisation du Japon n'est posée de manière frontale dans le film, mais elle plane comme une ombre effroyable. Comment, pourquoi, ce pays archipel où les séismes sont permanents s'est-il couvert de centrales nucléaires ? Il faut revenir à Hiroshima et Nagasaki, aux deux bombes atomiques lancées sur des populations civiles en août 1945. Il faut avoir en tête la vaste opération médiatique soutenue par le pouvoir américain qui opposa "le mal militaire au bien civil, à la méchante bombe, la bienfaisante énergie des centrales atomiques, une énergie propre sans danger". Il faut se souvenir également du proverbe japonais : "Il faut vaincre le poison avec le poison".
 
Le territoire de Tomioka, la terre de Tomioka est abandonnée par les hommes et le gouvernement dont les efforts de décontamination sont vains par rapport à l'immensité du désastre et de la tâche à accomplir. Cette terre n'est cependant  pas à l'abandon. Des irréductibles, âgés voire très âgés, sont revenus sur la terre où ils sont nés, sur la terre de leurs ancêtres, sur la terre où ils ont toutes leurs habitudes et où ils veulent finir leur vie dans une conscience sereine de leur mort annoncée par l'exposition aux radiations. Dans cette forme de suicide et de résistance/résilience, dans cette acception d'une vie contaminée et par-là même suicidaire, se dessine, en filigrane, quelque chose de La  Ballade de Narayama de Shôhei Imamura, palme d'or à Cannes en 1983.
Les héros du documentaire de Gilles Laurent sont filmés avec un grand respect. Leurs paroles, leurs corps, leurs réflexions et leurs gestes empreints de solennité, tels des rites, sont, à la manière de Yasujiro Ozu, filmés, parfois, à hauteur de tatami.
La Terre abandonnée pose la question vertigineuse de la santé, voire de la survie face au besoin, au désir décidé de rester, malgré tout, malgré le danger de mort, sur un petit morceau de terre qui représente le lien au monde.
 
Très local, le film de Gilles Laurent, atteint l'universel. L'industrie nucléaire est un problème politique, géo-politique et économique mondial qui touche tous les pays dont la France. Les centrales nucléaires avec les fumées d'une blancheur extrême sortant de leurs réacteurs "ont poussé" un peu partout sur la planète bleue, notre terre-mère/mer à tous. Des accidents tels Tchernobyl et Fukushima Daiichi sont toujours possibles et à tout instant. Il faudra quarante ans, au moins, pour démanteler totalement la centrale de Fukushima et des milliers de milliards de yens. La mer est contaminée à l'extrême. Des milliers de m3 d'eau sont quotidiennement stockés dans des réservoirs...
 
 
"ce matin-là
un éclair de mille degrés
a imprimé sur une épaisse dalle de granit
les hanches de quelqu"un"
Tôge Sankichi, Silhouette in Poèmes de la bombe atomique, Ed. Laurence Teper, Paris, 2008
 
 
 

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