les yeux d'oc

7 jours, un film

Lindy Lou, jurée n°2

Florent Vassault, 2017, 84 min

La vie de Lindy Lou Isonhood, épouse et mère de famille modèle, chrétienne convaincue de l'État du Mississippi, a définitivement basculé en 2006, lorsqu'elle a rencontré Bobby Wilcher, meurtrier de deux femmes, qu'elle a condamné à mort douze ans plus tôt, en compagnie de onze autres jurés. Prise dans le tourbillon d'un procès bâclé, ellle se souvient d'avoir quitté le tribunal en courant à l'énoncé du verdict. Depuis, une question revient sans cesse mettre à mal sa vie bien réglée entre son mari, ses deux enfants, la prière et le barbecue dominical : "Suis-je une meurtrière parce que j'ai condamné quelqu'un à mort en tant que jurée ?" Bien des années après la mort de Bobby, Lindy Lou conserve toujours le journal qu'il écrivait en prison et la lettre qu'il lui a écrit le jour de son exécution. Son fils confesse s'être inquiété des sentiments qu'éprouvait sa mère pour Bobby, un attachement si fort que les gens alentour pensaient qu'une relation amoureuse s'était nouée entre le condamné et celle qui avait voté la mort, en mettant son bulletin de vote dans un chapeau, comme c'était la coutume à l'époque dans cet état du Sud des États-Unis. Le mari de Lindy considère avec indulgence le comportement de son épouse, sans toutefois afficher beaucoup d'empathie. Devant la caméra, il préfère exhiber ses trophées de chasse et les espaces bien rangés de sa confortable demeure. Le même accueil, poli et phlegmatique, attendra Lindy Lou lorsqu'elle se présentera chez les autres jurés du procès de 1994. Certains, les plus chaleureux, l'accueilleront autour de la traditionnelle "cup of tea" et partageront sa souffrance, d'autres la recevront entre deux portes, sûrs d'avoir pris la bonne décision à l'époque. D'autres encore n'accepteront pas de la voir. Dans cet état conservateur, longtemps ségrégationniste et fermement adepte des armes à feu, une petite voix, courageuse et opiniâtre, s'est fait entendre contre la peine de mort.

Actualité

10 mai : une journée contre l'esclavage

 

Le 10 mai, journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leur abolition, n’est pas encore une date qui résonne dans toutes les têtes et pourtant, depuis 2006, cette commémoration a été instaurée sur les territoires français. L’édition 2021 sera l’occasion de fêter les 20 ans de la loi Taubira qui fit reconnaitre l'esclavage comme crime contre l'humanité et permit également à cette journée d’exister. Au-delà, il s'agit de favoriser l'émergence de la mémoire et de mettre en lumière des mécanismes toujours à l'œuvre. C’est aussi l'occasion de poursuivre les réflexions et actions à mettre en place autour du passé esclavagiste et colonial de la France, d’interroger la présence de statues, de noms de rues et d’établissements glorifiant des personnages naguère impliqués dans le commerce des esclaves. À une époque, la nôtre, où le racisme fait encore des ravages, où les populations noires en France, en Europe ou aux États-Unis sont toujours victimes de discriminations, des mouvements de résistance continuent à naître. Ainsi, le mouvement afro-américain Black Lives Matter s’est fortement renforcé après le meurtre de George Floyd à Minneapolis, relayant dans tout le pays l'indignation et la colère. Partout, des associations, des collectifs, des artistes permettent à la parole noire de s'émanciper, de s’emparer de mots et concepts pour faire comprendre les souffrances et humiliations, comme la "misogynoir" qui touche les femmes noires ou encore le syndrome méditerranéen qui retarde la prise en charge médicale des minorités visibles, faisant courir un risque à ces populations.

 

Trois films, disponibles sur Les yeux doc, interrogent en partie, à travers la dimension historique et le parcours de jeunes gens, ce que signifie être noir.e en France et aux États-Unis.

 

À noter, La bibliothèque Chimurenga, à l’initiative d’un collectif sud-africain, propose à la Bibliothèque publique d’information (Centre Pompidou) jusqu’au 16 mai une étude noire des collections de la Bpi provenant de la production intellectuelle, artistique et politique des Noirs dans le monde francophone.

 

What You Gonna Do When The World’s On Fire, de Roberto Minervini

Le cinéaste italien propose une immersion dans les quartiers de Bâton Rouge en Louisiane. La caméra suit plusieurs personnages et c’est à travers trois femmes que se dessine un portrait de cette Amérique en marge. Les Afro-américains qui gravitent autour d’elles sont tous confrontés à la nécessité de la lutte, que ce soit contre la pauvreté, la drogue ou le racisme. Ainsi, quand les membres du New Black Panther Party arpentent les rues du quartier, ce sont les oubliés, les malmenés qui sont l’objet de leurs préoccupations, quelle que soit leur couleur de peau.

 

Like dolls I’ll rise, de Nora Philippe

La collection de Debbie Neff fut exposée à la Maison Rouge en 2018, dernier événement pour ce lieu atypique niché à la Bastille qui ferma ses portes juste après. Le film, tourné à cette occasion, met en scène des poupées noires pour redonner vie à des paroles de femmes esclaves. Incarnées par des activistes africaines-américaines, ces lectures résonnent avec force. Ainsi, ces voix, d’ordinaire inaudibles, ont ici le droit d’exister et de parler de leurs souffrances multiples. Et ce sont ces objets inertes, faits de morceaux de tissus cousus par des nourrices contraintes de s’occuper des enfants de familles blanches sans pouvoir s’occuper de leurs propres enfants, qui permettent ce déroulé précieux sur la condition noire aux États-Unis.

 

La Mort de Danton, de Alice Diop

Un jeune homme prend des cours de théâtre dans une école parisienne. L’histoire pourrait être banale si cet acteur en devenir n’était pas constamment ramené à son statut d’homme noir vivant en banlieue. Navigant avec difficulté d’un univers à l’autre, il doit faire preuve de ténacité pour tracer sa voie à lui, celle qu’il a choisie. Alice Diop, elle-même confrontée au racisme pendant le tournage, s'attache à rendre visible l'ordinaire, ce qui se vit et se ressent en dehors des caméras. Son travail, de films en films, poursuit cette recherche au travers de l’art cinématographique.

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