les yeux d'oc

7 jours, un film

Felix in Wonderland

Marie Losier, 2019, 49 min

Il était une fois un homme qui désirait enregistrer un chien pendant qu’il mangeait un micro. Il ne savait pas comment rendre le micro appétissant... En Allemagne, il y a pourtant une solution simple : le camoufler sous une saucisse ! On entre ainsi non pas dans le monde d’Alice by Lewis (Carrol), mais dans l’univers joyeux de Felix by Marie (Losier). Dans cette odyssée fantastique et surtout fantaisiste, il n’y a pas de lapins blancs, mais des cosmonautes, des ventriloques et des chirurgiens mabouls. Fidèle comparse du milieu artistique underground, Marie Losier présente ici un nouvel aperçu de ses créations féériques, vibrantes et chatoyantes. Avec sa caméra Bolex 16 mm, la cinéaste franco-new-yorkaise a tiré le portrait de nombreux personnages aimant se mettre en scène : le catcheur Cassandro, la chanteuse Peaches, le punk Alan Vega… Elle partage à chaque fois la création de son film avec ces performeurs parcourant la vie comme une œuvre d'art, parfois fébrilement, mais toujours avec grâce. Elle ne leur prend rien, elle leur donne un espace de liberté, et d'échange. Ici, son rire, discret, ponctue les obsessions de l'Allemand Felix Kubin, compositeur de musique électronique, bricoleur de boum boum, attrapeur de sons et de rêves. Felix vit à quinze centimètres au-dessus du sol, et ce depuis l'enfance. À 9 ans déjà, à l'achat de son premier synthétiseur Korg MS-20 (qu'il traine partout dans le film), il s’est vite retrouvé «seul avec la beauté». Jusqu’à se fixer dans un groupe, mais de solitaires, le duo Die Egozentrischen 2, et donner à seulement 15 ans un premier concert électro-punk mythique à Hambourg. Freaks, marginal, incompris ? Poète, génie ? Felix partage aujourd'hui ses facéties avec des mélomanes et des musiciens du monde entier et avec sa fille surtout, sa première complice. Depuis 2005, le compositeur a élargi son champ de création de l’électronique à la sphère contemporaine ; notamment en 2013 avec "Falling still", une œuvre imposante réinterprétant la théorie des cordes avec un chœur d'enfants, du matériel électronique et un orchestre symphonique. Les délires et les idées ne manquent pas à cette icône de l'électro-pop, se revendiquant du mouvement dadaïste. L'expérience de rêverie sonore et visuelle de "Felix in Wonderland" aide à renouer avec l'enfance. On se surprend à rouler des épaules pour accompagner la danse communicative du chef d’orchestre. Ça y est, nous sommes aussi tombés de l'autre côté du miroir.

Actualité

Journées du patrimoine : des espaces en commun

Autour de la 38e édition des Journées européennes du patrimoine ces 18 et 19 septembre, ouvrons les portes de monuments de notre quotidien. Le patrimoine architectural nous entoure et pourtant, levons-nous si fréquemment les yeux sur les édifices qui nous surplombent et questionnons-nous assez les espaces que nous traversons ? Notre environnement est en constante mutation selon les trajectoires empruntées, l’heure et le point de vue de nos passages, mais aussi selon notre humeur ou notre curiosité. Poser son regard sur un lieu, c’est découvrir ses formes et usages, mais c’est s’interroger aussi sur sa portée symbolique, différente pour chacun, car “la carte n’est pas le territoire”.

 

Bains publics, de Kita Bauchet

 

En posant sa caméra à l’intérieur des Bains de Bruxelles, magnifique ouvrage architectural se déployant sur trois étages, la cinéaste Kita Bauchet aborde avec finesse les enjeux sociaux se manifestant autour de la question de l’hygiène en ville. Alors que la plupart des piscines ont trouvé d’autres fonctions aux salles de bains-douches depuis la normalisation des salles de bains dans les appartements, les Bains de Bruxelles ont maintenu les lieux ouverts. La gestion de la température, de l’éclairage, de l’humidité ainsi que les nombreuses modifications causées par les évolutions des normes et des technologies rendent le patrimoine architectural des piscines et des bains fragile. Classés en 2010, les Bains de Bruxelles se maintiennent quant à eux dans leur plus belle apparence. Selon l’heure à laquelle on arrive, si l’on vient pour se jeter dans le grand bain ou pour se laver, les trajectoires de vie se distinguent et se chevauchent. Grands sportifs, nageurs du dimanche et personnes les moins favorisées se croisent, parfois sans se distinguer les uns des autres, dans un espace dédié au bien-être corporel.

 

Citadel, de John Smith

 

Le confinement de 2020 a donné lieu à de nombreuses créations réalisées depuis la fenêtre des amateurs d’art, seul élément d’ouverture vers le monde extérieur. Le réalisateur John Smith a associé la City, le quartier des affaires londonien, aux discours politiques de Boris Johnson sur la crise sanitaire. Dans un sample de voix et d’images, l’artiste dresse le portrait d’une ville où le fossé entre la Finance et le quotidien des habitants ne fait que se creuser. La City est abordée tel un château d’où s’exprime un seigneur inquiétant. Citadel, pourtant en prise avec la réalité très pragmatique du lockdown, contient en son sein des images fantasmées du Magicien d’Oz ou du Roi et l’Oiseau. Entre rêverie imaginaire et réflexion politique, voici un beau poème urbain.

 

Géographie humaine, de Claire Simon

 

Quittons à présent Londres en Eurostar pour faire un arrêt Gare du Nord à Paris. Plus grande gare européenne, ses ramifications permettent autant de voyager à l’international que d’atteindre la banlieue parisienne ou le Nord de la France. Le bâtiment accueille des centaines de milliers de voyageurs chaque jour. De la gare, Claire Simon ne retient pas le plan en U, la verrière ou la façade haussmannienne mais elle s’intéresse plutôt au patrimoine humain qu’elle contient, aux flux et aux arrêts des personnes en transit au sein de réseaux dédaléens. Avec son ami Simon Merabet, ils arpentent les couloirs de la gare à la rencontre de ses habitués et de ses passants. Les expériences de chacun forment un récit global dans un village-monde.

 

Espace, d'Éléonor Gilbert

 

Passons désormais à un cours de géographie. Éléonor Gilbert nous donne accès au parcours quotidien de Ninon, fillette âgée d'une dizaine d'années, dans sa cour de récré. Celle-ci nous raconte, en passant par le dispositif du dessin, comment les filles et les garçons se répartissent dans les espaces de jeux. En utilisant la forme du plan à main levé, qui permet l’explication et la formalisation des concepts, le film démontre que, dès l’enfance, la société ne garantit pas une occupation égalitaire des territoires urbains.

 

Visuel : Bains publics

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