les yeux d'oc

7 jours, un film

Paysage

Sergueï Loznitsa, 2003, 60 min

C'est l'hiver. Un arrêt d'autobus dans un bourg de Russie. Les gens attendent le car. Ils parlent. Des bribes de dialogues, des fragments de conversation laissent percevoir leur univers. Le paysage et les habitants, leur mode de vie et leur comportement sont embrassés dans un unique mouvement de caméra, un long travelling panoramique.La bande sonore du film est conçue comme une partition musicale, avec des fragments de phrases choisis dans plusieurs heures d'enregistrement réalisé à l'endroit du tournage, mais pas au moment de la prise de vue. Serge Meurant, dans un entretien avec Sergueï Loznitsa, souligne que «le temps de la caméra permet de saisir chaque visage ou chaque groupe de telle façon que la personne ou le groupe filmé puisse réagir à la caméra. Ce qui crée un mouvement à l'intérieur de chaque portrait.» Le réalisateur ajoute : «Je me suis efforcé de ne pas lier un texte particulier à un personnage déterminé. Le texte et les personnages sont comme posés "à côté", on écoute comme si on se tenait à côté», et le spectateur devient ainsi un témoin plus attentif.

Actualité littéraire

L'Ami Perec

L’actualité éditoriale salue fin 2019  les 50 ans de la parution de La Disparition de Georges Perec, un roman lipogramme sans la lettre E. Pour cet anniversaire, l’œuvre ressort chez l’éditeur Denoël, en tirage limité et habillé d’une élégante couverture du street artiste Nasty.

Perec était membre de l’Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle fondé en 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais), un groupe littéraire dans lequel les auteurs se donnent des contraintes formelles qui ouvrent des champs possibles de créativité littéraire. Un auteur oulipien, c’est quoi ? Le site web de l’Oulipo en donne une définition ironique : C’est « un rat qui construit lui-même le labyrinthe dont il se propose de sortir ». Deux réalisateurs sont entrés dans les labyrinthes de Perec et ont relevé le défi de la contrainte : Bernard Queysanne avec Propos amicaux autour d’Espèces d’espaces  et Lire et traduire Georges Perec, et Jean-Christian Riff avec Tentative d’épuisement d’un lieu parisien.

 

Georges (…) Perec, propos amicaux autour d’Espèces d’espaces 

Bernard Queysanne  tourne en 1974 son premier long métrage  Un homme qui dort, coréalisé avec Georges Perec,  d’après son roman éponyme. Le film reçoit le Prix Jean Vigo. La relation avec Perec est d’abord une relation amicale. Dans le volume 9 de Cahiers Georges Perec (Le Castor astral, 2006), consacré au cinématographe, Bernard Queysanne se souvient : « On allait au cinéma ensemble…. On avait les mêmes goûts cinématographiques : le cinéma américain d’abord,  les comédies de Jerry Lewis, Billy Wilder… Il y a 2 films en un dans Propos amicaux : l’adaptation de  l’essai de Perec, Espèces d’espaces, puis le récit des souvenirs des amis. J'avais envie d'adapter Espèces d'espaces depuis très longtemps, dès que je l'ai lu. J'en avais même parlé à Perec et il m'avait dit: tu n'y arriveras jamais, c'est pire qu'Un homme qui dort. Ce n'est pas un hommage. Je trouvais que Perec était - à juste titre, bien sûr – un peu trop statufié. L'homme disparaissait sous l'œuvre et ça ne correspondait pas à cette longue période entre Les Choses et La Vie mode d'emploi où il a vraiment galéré, ce qu'on oublie. Dans tout ce qu'on disait sur lui, il manquait un maillon : l'ami Perec. J'ai choisi cinq amis, ou six amis. C'étaient des gens avec qui j'avais des relations personnelles, aussi. »

 

Lire et traduire Georges Perec

« À la fin des années 1990 j'ai voulu faire une soirée thématique Perec pour Arte. Pierre-André Boutang (l'un des dirigeants de la chaîne) a accepté, il m'a dit qu'il fallait aussi faire un documentaire sur la vie de Georges ainsi qu'un film sur les contraintes. Or, depuis la mort de Georges des quantités de gens se sont penchés sur son œuvre, l'ont décortiquée dans tous les sens et ont essayé de révéler tout ce qui était caché dans ses textes ; s’il l’avait caché, ce n’était pas pour qu'on le révèle. Je me suis dit que les seuls qui avaient le droit moral de faire de telles analyses c'étaient les traducteurs, car ils doivent décortiquer les contraintes pour être fidèles à l’œuvre. J'ai donc voulu faire quelque chose sur la traduction, savoir comment les traducteurs s'en sortaient avec les contraintes. » (Georges Perec / Choses regardées : entretien avec Bernard Queysanne in Traversées urbaines : villes et films en regard / Nicolas Tixier, Sylvain Angiboust, MetisPresses, 2015)

 

Tentative d’épuisement d’un lieu parisien

Jean-Christian Riff a réalisé une dizaine de films documentaires dont deux portent sur le thème du paysage (Le Paysage rêvé - 2019 et Le Paysage dans 100 ans - 2016). On retrouve cette passion des lieux et du temps (Riff emploie le mot obsession), dans cette confrontation  qu’il entreprend avec le texte de Perec.

« Si j'utilise le texte de Perec, c'est qu'il me permet de développer une réflexion cinématographique sur le temps et la disparition, sujets que je ne cesse de traiter et qui sont aussi dans toute l'œuvre de Perec, et dans Tentative bien sûr, mécanique mélancolique s'il en est.

Il y a eu cette idée au départ de construire le film comme une tentative d'arrêter le mouvement, de résister au flux continu, au chaos, d'en dégager une forme, d'aller vers le plan séquence, comme celui final et unique pour la séquence 9 du texte. À la caméra, commençant un plan, je cherchais toujours à rencontrer quelque chose qui s'inscrive dans le champ et dans la durée  […] et aussi tende vers la fixité, comme le plan final du garçon de café qui rentre une deuxième fois dans le champ (après un long plan fixe et un léger panoramique), il se fige alors, de dos à la caméra, ne bouge plus et regarde longuement quelque chose sur la place, on ne sait pas quoi, oubliant son service, les nombreux clients, comme dans une échappée à son quotidien, une parenthèse hors du social, hors du temps. Rien que pour ce plan, je suis heureux d'avoir fait ce film. » (Jean-Christian Riff évoque son travail (2016), à lire sur le site abraslecorps.com)

 

À lire aussi : Cahiers Georges Perec 13 - La Disparition 1969-2019 : un demi-siècle de lectures - Castor Astral / Les Venterniers éditions, 2019

 

 

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