les yeux d'oc

7 jours, un film

Rêver sous le capitalisme

Sophie Bruneau, 2017, 63 min

On sait ce que le travail fait au corps, mais qu'imprime-t-il, de manière moins visible, sur l'inconscient ? Les nuits de douze rêveurs, racontées tantôt face à la caméra, tantôt en off sur des plans d'immeubles de bureaux ou de chantiers urbains, trahissent l'invasion de la psyché contemporaine par le système capitaliste. Les plans d'ensemble sur les édifices aux matières lisses et aux arêtes pures instillent une douceur trompeuse. Zombies, cadavres, momies, fantômes, individus dont le crâne est ouvert comme un oeuf et vidé à coups de cuiller... Les images se suivent et ne se ressemblent pas, mais le montage organise une gradation vers le vampirisme et un passage insidieux de la nuit au jour, du rêve à la vraie vie au travail. Inspirée par le livre de Charlotte Beradt "Rêver sous le IIIe Reich", Sophie Bruneau parvient à faire pénétrer le spectateur à l'intérieur des rêves racontés et interprétés, de leur monde absurde mais familier. (extrait du catalogue du festival Cinéma du réel 2018)

Thématique

De la vie de quelques toxicomanes

 

Toxicomanies, addictions, dépendances : la problématique des drogues est une équation bien difficile voire impossible à résoudre. Dans les temps anciens, l’usage de plantes hallucinogènes était réservé à des êtres très importants voire uniques de la tribu, chamanes, medicine-men, religieux intermédiaires avec le monde des esprits et des dieux. En 1839, le Royaume-Uni fomente les guerres de l’opium pour inonder la Chine de cette drogue produite en Inde sous sa domination. Les années 1960 et 1970 voient le marché mondial de l’héroïne et de la cocaïne, tenus par les mafias, exploser de par le monde. Au XXIe siècle, toutes sortes de produits injectables, inhalables, ingérables sous forme de cachets, sont vendus partout et en tous lieux, des plus peuplés aux plus reculés, générant une économie parallèle et illégale aux profits gigantesques.

 

Dans les quatre films que propose Les yeux doc, la caméra des cinéastes se place aux côtés des consommateurs et de celles et ceux qui les accompagnent sans creuser le contexte historique et socio-économiques des drogues.

 

Au milieu du gué nous immerge dans un centre de post-cure de désintoxication, Le Gué dans la Drôme, qui possède une ferme et des terres cultivables. Dans ce lieu atypique, le passage vers une vie sans produit se décline selon deux axes : la participation active aux travaux des champs et un accompagnement psychothérapique par la parole. Le travail manuel permet de (re)trouver des sensations anesthésiées, enfouies. La confrontation avec la matière, la terre et ses contraintes, est un moyen de se sentir à nouveau exister. Quatre patients pensionnaires du Gué sont au coeur du dispositif du film qui, sans commentaires ni interviews, crée une tension d'où émergent, par moments, les mouvements contradictoires, les noeuds que David, Lisa, Rodolphe et Océane essaient de dénouer avec les soignants. Accompagnés dans cette difficile traversée qui n'a rien de linéaire, ils croisent la vérité de leur addiction, vérité qu'ils recherchent et combattent à la fois.

 

Voir "Au milieu du gué"

 

Si Au milieu du gué suit le parcours de reconstruction de toxicomanes dans un asile, un lieu à l'écart où ils sont protégés du monde et des réseaux du trafic, Winter buoy se concentre sur le travail de deux infirmières accompagnant dans l'urgence leurs patientes enceintes et toxicomanes. La situation est d'autant plus dramatique que ces femmes aux lourds passés d'addictions, de violences et d'abandons sont à la rue et doivent trouver un refuge pendant l'hiver canadien, glacial à Toronto. Les deux infirmières sont leur dernier recours, leur bouée (buoy en anglais) de sauvetage. La relation qu'elles ont nouée avec leurs patientes est au-delà de la solidarité, de la sororité. En les voyant agir, en écoutant leurs propos se dessinent un engagement, un oubli de soi, une abnégation (self sacrifice en anglais) proches d'une mission à la fois sacrée et sacrificielle.

 

Voir "Un refuge pour l'hiver"

 

Laissez brûler et Ici je vais pas mourir décident d'enfermer protagonistes et spectateurs dans deux lieux d'accueil au coeur de deux mégalopoles : Paris et Sao Paulo au Brésil. Si Maíra Bühler filme quelques-uns des habitants de l'Hôtel Parque Dom Pedro dans l'intimité de leur chambre, Edie Laconi et Cécile Dumas posent leur caméra dans la « salle de consommation à moindre risque » ouverte en octobre 2016 dans un bâtiment de l'hôpital Lariboisière à Paris. Dans ces deux lieux peuvent être consommés des produits stupéfiants à l'abri des violences de la rue. L'hôtel de Sao Paulo, où le crack inhalé et fumé parfois face caméra, résonne de misères, d'agressivité, des douleurs de l'addiction. L'amour s'y exprime de manière convulsive, brutale, les ravages du crack y sont tangibles. Toute différente est la « salle de shoot » dont l’installation ne fait pas l’unanimité parmi les riverains. Là, les toxicomanes aux corps abîmés par l'addiction trouvent une écoute. Les interviews sont réalisées en plans rapprochés. Les témoignages forts confèrent à ce lieu toute sa dimension sociale, protectrice et bienveillante. Il est cet amer, cette bouée auxquels des vies dévastées s’accrochent dans leur traversée destructrice.

 

Voir "Ici je vais pas mourir"

Voir "Laissez brûler"

 

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