les yeux d'oc

7 jours, un film

Il n'y aura pas de révolution sans chanson

Mélanie Brun, 2013, 89 min

« En chantant aux rythmes des luttes, les musiciens chiliens transforment leur histoire en un hymne universel. Les écouter et ressentir leurs chants, c'est comprendre un pays et son peuple à travers sa musique. » (Mélanie Brun). Le film revisite cinquante ans de l’histoire musicale du Chili à travers les chansons inspirées par la transition démocratique de Salvador Allende, celles plus sombres nées sous la dictature militaire, jusqu'aux nouveaux talents de la chanson chilienne. Le titre reprend une phrase de Salvador Allende, prononcée lors de sa campagne pour la présidence, lorsqu’il invitait les artistes à venir participer à l’édification du pays.Premier film de Mélanie Brun, "Il n'y a pas de révolution sans chanson" a été tourné principalement à Santiago sur une durée de dix-huit mois, mais il a mis huit ans à éclore, du fait de l’énorme masse des archives qui ont été sélectionnées et montées avec les nombreuses interviews recueillies dans le pays. Si le sujet de la révolution et de la dictature reste encore sensible pour beaucoup de Chiliens, certains d’entre eux, jeunes et moins jeunes, commencent à s’y intéresser de près. Et la chanson chilienne a aujourd’hui d’autres combats à mener, pour réclamer une nouvelle constitution, par exemple, ou l’éducation gratuite pour tous. Avec : Violeta et Isabel Parra, Victor Jara, Inti Illimani, Quilapayun, Juanafe et d’autres musiciens et témoins.

Thématique

Le commerce des corps

Il est des thématiques difficiles à aborder. Le corps en fait partie. Quand le corps est au centre d’un échange marchand, la difficulté est redoublée. Trois films des Yeux doc interrogent ces zones marginales où s’entremêlent tabous, transgressions, relations humaines et rapports d’argent.

 

Grisélidis Réal : « La prostitution est un Art, un Humanisme et une Science »

 

Un tel aphorisme  est une effraction. Brisant toutes les idées reçues, il fait scandale. Celle qui le profère est Grisélidis Réal (1929-2005), une femme aux multiples facettes. Echappant à tout discours normé, elle a consacré son existence à devenir l’héroïne de sa propre vie. Grisélidis sort de l’ombre et de la nuit au milieu des années 1970. Elle est une des égéries de la révolte des prostituées en France pour la reconnaissance de leurs droits et le choix de pouvoir exercer librement leur activité. Sa lutte pour les travailleurs du sexe  s’incarne même dans la création d’un Centre international de documentation  sur la prostitution, chez elle, là où elle exerce. Elle donnera des tracts à ses clients, leur conseillera des lectures engagées. Elle créera une association et de prévention, Aspasie (du nom de l’hétaïre de Périclès). Grisélidis vient d’une famille de la bourgeoisie suisse. Son père est un helléniste reconnu qui meurt alors qu’elle n’a que 9 ans.  Sa petite enfance se passe en Egypte et à Athènes. Rebelle, elle s’oppose à sa mère, échoue à ses études secondaires, fait les Arts déco à Zürich, vit la bohème à Genève « la frigide », s’enfuit en Allemagne avec enfants et amant.  Elle a commencé à s’y prostituer sous l’impulsion de l’homme qui partageait sa vie à l’époque, Bill. Incarcérée à Munich pour trafic de stupéfiants, c’est en prison qu’elle ressent l’urgence d’écrire pour échapper à l’asphyxie de l’enfermement. L’écriture est la grande affaire de sa vie. Une écriture nourrie de l’expérience, de ses passes, de ses découvertes, de ses inventions. Elle se prostituera pendant plus de trente années avec une pause de plus de 7 années grâce à l’obtention d’une bourse pour l’écriture de son premier livre autobiographique Le noir est une couleur. Par l’écriture elle se réapproprie sa marginalité. Elle se définira comme « une catin révolutionnaire » en affirmant que l’aliéné n’est pas la prostituée mais le client. La condition de prostitué(e) devient politique jusqu’au militantisme.  Grisélidis, dont le discours est toujours subversif, est, aussi et surtout, une femme de contradictions. La prostitution est tantôt mission, tantôt « torture, une démolition de l’âme », tantôt perdition (« la porte secrète et humiliée du paradis ») où se joue une sexualité féminine qui a quelque chose à voir avec la férocité des fauves, quelque chose de « préhistorique ».  Le film rend compte de tous les visages de cette femme qui se pensait et se vivait tsigane : « Je suis de race tsigane. J’aime la nuit et son haleine invisible qui donne à l’univers son espace sans limite ». La littérature, les écrits de Grisélidis, construisent le récit. Une voix off lit de nombreux extraits. Des enregistrements sonores, dont ceux avec le journaliste de Libération, Jean-Luc Hennig, avec lequel elle a entretenu une correspondance fournie et publiée, des images d’archives, de nombreuses photos délimitent les contours du portrait d’une femme au moi épars, chaotique, qui n’aura eu de cesse de se (re)construire par le langage.  Dernier coup de sabre dans la chair des convenances : le corps de Grisélidis, écrivain et prostituée, sera transféré en 2009 au Cimetière des Rois, le panthéon de Genève où est enterré Calvin.  Son premier (Bertil Galland) et son dernier éditeur (Yves Pagès) interviennent. Ils nous guident dans les méandres d’une vie, ses errements comme ses illuminations avec toujours chevillée au corps et à l’âme, l’écriture, l’écriture ou la mort.

« Ecrire, c’est tuer, c’est se rouler nu dans la cendre, c’est échapper au suicide et à la folie… J’écris pour me vomir telle qu’on m’a faite, j’écris pour me perpétuer telle qu’on m’a aimée et blessée, caressée et ressuscitée. »

 

Blue boy : des travailleurs du sexe s’écoutent

 

Dans ce court-métrage, pas de littérature, pas de style qui magnifie, pas de lyrisme, pas de transes nocturnes, pas de quête désespérée de désirs cachés qu’il faut vivre et auxquels « il faut donner la parole sous peine de mort ». Sept jeunes hommes, tous roumains (donc travailleurs du sexe émigrés en Allemagne), chacun à son tour, sont filmés face caméra. Le dispositif mis en place par le réalisateur repose sur un « voyeurisme de l’oreille ». Dans une lumière de caverne où règne le néon multicolore, chacun des sept protagonistes écoute l’enregistrement de sa propre voix. Cet antre est un bar gay de Berlin, le Blue boy, vide de client, où seule l’équipe de tournage invisible à l’écran est présente. Les hommes sont filmés dans une solitude fabriquée. Un silence contraint les unit aux paroles enregistrées. Ce dispositif permet aux spectateurs d’être en alerte, d’épier même toutes les réactions de ces jeunes gens qui s’entendent re(jouer) des scènes de leur vie quotidienne d’escort boy : racolage, négociation du prix, prestations sexuelles possibles ou non, évocation d’un souvenir douloureux, conduite à adopter, position existentielle, croyance religieuse, affirmation d’une hétérosexualité fondamentale… De sourires gênés en manifestations de fierté ou de trouble allant jusqu’aux larmes ravalées, ces jeunes (dont aucun ne paraît avoir trente ans) semblent pris dans les filets d’une triple aliénation : aliénation au client, à la production dont les termes du contrat  sont énoncés en voix off au début du film par un des protagonistes, aliénation au triangle filmeur, filmé, spectateur. Blue boy met mal à l’aise et la personne filmée et le spectateur qui, bien sûr, se sent voyeur et a l’impression de se trouver dans le « Kontakhof » des maisons closes/Eros Centers, institutions allemandes. Le Kontakhof est ce lieu, cette salle où les clients rencontrent les prostitué(e)s  Qu’en est-il du réalisateur ? Son dispositif semble le mettre hors d’atteinte. N’intervenant pas directement dans le film, par sa façon de poser la lumière sur ces visages encore juvéniles, il sublime ces hommes. Leur faire écouter leur voix enregistrée participe également de ce mouvement. Des paroles de révolte, d’affirmation de soi, conclueront ce court-métrage laissant tous les protagonistes (le réalisateur et le spectateur y compris) dans une zone d’épais brouillard, de mystères, de complexité et de perplexité.

 

Les deux films précédents posent des problèmes graves, font éminemment réfléchir sur la position sociale des prostitué(e)s souvent relégués dans « les poubelles de la sociétés » (Grisélidis Réal). La question du « libre choix d’exercer » est centrale et, jusqu’à présent, loin d’être résolue tant les réponses sont difficiles, complexes. Celle de Grisélidis est singulière. Les propos des escorts roumains émigrés en Allemagne où, comme en Suisse, la prostitution est légale, sont aussi à envisager dans leur singularité. Cependant, la très, très grande majorité des travailleuses et travailleurs du sexe s’engagent dans cette voie dangereuse par nécessité, pour ne pas crever de faim.

 

Tsuma, Musume, Haha / Épouse, fille, mère : la disparition des femmes

 

Kaori Kinoshita (née à Tokyo en 1970) et Alain Della Negra (né en France en 1975) se sont rencontrés au Fresnoy, Studio d’art contemporain. Depuis une dizaine d’années ils travaillent de concert autour de projets vidéo, d’expositions, de cinéma. Avec Tsuma, Musume, Haha, ils documentent, entre réalité et fiction, des réponses à la solitude contemporaine. Leur point de vue s’ancre dans la société japonaise, celle qui, se détournant des valeurs traditionnelles, se réfugie dans les mondes virtuels et les identités numériques pour affronter sa menace de disparition. Les femmes de chair, de sang, de mots, l’autre sexe, n’existent plus. Que deviennent les hommes japonais ? Tel est le postulat implicite du film qui peut paraître  étrange mais tout à fait explicable dans ce pays (obsédé par le suicide et la mort), où l’amour pour des représentations d’humains est chose courante. A l’écran, des hommes d’âge mûr qui se sentent trahis par le Japon d’aujourd’hui, qui leur refuse le droit à la retraite, qui n’arrivent plus à être reliés à leurs traditions millénaires et comblent leur solitude avec des Love dolls, des poupées gonflables aux allures d’éternelles adolescentes. Ils vivent avec elles un peu comme des reclus. Ils les mettent en scène, les peignent, les habillent, les déshabillent, les utilisent sexuellement, leur donnent le bain. Ils se plaignent au fabricant de la fragilité des tissus de certaines parties de leur corps. L’ersatz de femme (simili, sous-produit) ne pose a priori que des soucis d’ordre matériel et technique. Elles ne parlent pas, ne sont là que pour subir, être désirées. Cependant, de la complexité apparaît au fil des images et des scènes. D’un côté, des considérations et des demandes très concrètes : les  utilisateurs veulent plus de résistance et une durée de vie d’au moins dix ans. De l’autre, l’émergence de sentiments aux lisières entre l’inanimé, voire le mécanique, et l’animé : « Au départ, je voulais une femme pour satisfaire mes besoins sexuels. Mais, un jour en la photographiant on aurait dit que son regard était posé sur moi… L’idée qu’elle ait une âme m’a traversé. Je me suis laissé envoûter ».  Cette fascination morbide trouvera des échos jusque dans un rituel funéraire adapté aux Love dolls, où une mèche de cheveu est apportée puis brûlée au temple. Ces hommes seraient-ils passés de l’autre côté du miroir ? Deux temps forts du film viennent soulager le spectateur, parfois glacé d’effroi. Une femme, une vraie avec son âge, ses rides et ses mots (enfin) est saisie par la caméra. En voix off, elle se remémore deux souvenirs vécus par son couple (une homme, une femme). Montrer la mer et un tori-i (portail traditionnel érigé à l’entrée d’un sanctuaire shintoïste) comme préambule à ce récit, c’est retrouver, en même temps que la femme, le droit à la parole, un lien fondamental à la vérité du monde, à la vie. La spiritualité japonaise s’inviterait-elle, en filigrane, entre les mots et aux côtés des images ? Rien n’est moins sûr… Reste prégnant ce sentiment désolant pour les femmes d’être gommées, annihilées… Alors, dans un sursaut, on se souvient de la chanson de Jacques Higelin, « Bras de fer » et de son « Ouais, t'as raison, vaut mieux être gonflée que gonflable ! Pas vrai, poupée ? », et, comme dans un accord réussi de rock, tout se met, alors et à nouveau, à roller dans nos têtes de femmes bien vivantes…

 

Belle de nuit : Grisélidis Réal, autoportraits / de Marie-Ève De Grave

Blue Boy / de Manuel Abramovich

Épouse, fille, mère / de Kaori Kinoshita et Alain Della Negra

 

 

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