Le documentaire est davantage considéré comme un moyen d'informer, révéler ou dénoncer des situations et des sujets parfois difficiles, injustes ou violents. Filmer le réel relèverait donc plutôt du drame et du sérieux. Alors, quelle place peut tenir l’humour dans les films documentaires ? Comment se situent les protagonistes face à une caméra qui reflète la réalité sur un ton comique ? Comment différencier humour et moquerie ?
Pour citer quelques exemples, des cinéastes comme Luc Moullet ou Avi Mograbi utilisent leur propre image pour faire rire : ils se mettent en scène et jouent avec le ridicule et l’absurde, comme dans La Cabale des oursins (1990) ou Happy Birthday Mr Mograbi (1999). En 2008, François Caillat signe une fable burlesque sur le bonheur obligatoire avec Bienvenue à Bataville. En 1994, Jean-Luc Léon filme les aventures rocambolesques des Lapirov sur fond de guerre froide (Les Lapirov passent à l’ouest). Plus récemment, Riverboom, road-movie de 2024 filmé en Afghanistan par trois amis, devient une tragi-comédie drôle et palpitante.
Les deux Edith de Grey Gardens, mère et fille âgées de 79 et 55 ans, tante et cousine de Jacky Kennedy, vivent dans une immense demeure bourgeoise devenue insalubre. Toutes deux passent leur temps à chanter, danser ou divaguer sur le passé. Quand l’une s’habille de bouts de tissus jusqu'à inventer un style vestimentaire et l’autre déjeune presque nue dans son lit au milieu des chats errants, les spectateur·rices ne savent pas s’il faut rire de ces personnages grotesques. David et Albert Maysles arrivent à faire évoluer nos préjugés. La relation interdépendante qu’ils tissent avec elles, et surtout, l'immense empathie qu’ils leur accordent, effacent toute possibilité de moquerie. On ne rit pas d’elles, mais on sourit souvent. Elles sont les actrices de ce spectacle étrange et fascinant et elles semblent en être fières et y prendre du plaisir. Elles osent se moquer d’elles-mêmes et nous permettent ainsi de sortir du jugement, partagent au passage des fulgurances à l’instar de la phrase de la jeune Edie : « Où que je sois, je n’ai honte de rien ».
Pauline Horovitz filme son père, tout juste parti à la retraite après une brillante carrière de gynécologue-obstétricien et de professeur de médecine. La cinéaste est très présente derrière la caméra, notamment par sa voix. En rebondissant aux réponses ou aux attitudes décalées de son père, elle met en scène le potentiel humoristique de la vie quotidienne.
Le personnage du père - pince sans rire au parlé sans détour, atypique dans son rapport à la mort, au travail et aux autres - décide de réaliser l’un de ses rêves en prenant des cours de théâtre. Avec sa démarche dégingandée à la Jacques Tati, il doit apprendre à lâcher prise, ce qu’il n’a jamais fait, ayant toujours privilégié le rationnel à l’émotionnel. N’ayant absolument pas peur du ridicule, ni du regard des autres, il fait rire son entourage et semble de plus en plus apprécier tenir le rôle principal du film de sa fille. Savait-elle, en le filmant, que son acteur et personnage principal aurait un tel impact humoristique ?
Au nord du Manitoba, dans la baie d’Hudson, à Churchill (Canada), les choses ont changé avec le réchauffement climatique : les ours polaires s’approchent de plus en plus des habitations et s’attaquent parfois à l’homme. L’ambiance de la ville est surréaliste. Des équipes de télévision interviewent victimes ou témoins de ces attaques, des cars de touristes viennent observer cette attraction, des patrouilles de policiers rôdent à l'affût de la moindre apparition. Un homme s’est même déguisé en ours et se laisse photographier. Les hélicoptères incessants font tourbillonner la neige sur les équipes de tournage.
Annabelle Amoros dépeint avec malice et dérision cette petite ville qui vit au rythme du bon vouloir des ours de se montrer ou pas, et du spectaculaire qui en découle.
The Filmmaker’s House, de Marc Isaacs
Eredità, de Jean-Luc Cesco
Citadel, de John Smith
Adieu sauvage, de Sergio Guataquira Sarmiento