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Courts métrages : animation documentaire

Love, he said
Les films d’animation ne sont pas que des histoires pour enfants… Ces cinq courts documentaires animés pour adultes ressuscitent des disparu·es, évoquent l’exil et la mémoire perdue, ou enveloppent les faits les plus tragiques d’une salvatrice poésie.
Les fenêtres de l’âme : Love He Said et Mémorable

L’animation matérialise les remous intimes : sensations et émotions, souvenirs furtifs… Cette puissance d’incarnation confère au dispositif documentaire une grande liberté poétique, qui permet de ressentir et d’interpréter le récit.

Love He Said met ainsi en image une lecture de Charles Bukowski, enregistrée en 1973 à San Francisco. Grâce à la rotoscopie, des dessins sur des prises de vues réelles, la réalisatrice Inès Sedan transforme une captation en psychanalyse. Tandis que la voix de Bukowski déclame un poème, des représentations littérales ou symboliques de sexe, d’alcool et de mort s’entremêlent. La sensibilité à fleur de peau de l’écrivain s’en trouve mise en lumière et sa vulgarité sublimée. Pour finir, quelques images posent la question du trauma qui mène à l’autodestruction.

Mémorable explore également les eaux tourmentées de l’évocation et du souvenir, mais sous l’angle de la création picturale. Louis, vieil artiste représenté par une marionnette en plastiline animée image par image, perd pied dans le réel. Au fur et à mesure que ses perceptions s’altèrent, les objets changent de forme et de couleur. Son entourage, quant à lui, perd en matérialité jusqu’à la transparence. En combinant une esthétique inspirée de grands peintres et la dimension ludique de la pâte à modeler, le cinéaste Bruno Collet représente avec précision et poésie les symptômes d’une maladie neurodégénérative.

Réminiscences traumatiques : La Petite Fille dans le couloir, Miniyamba et Uncanny Valley

Donner corps à un témoignage en matérialisant l’image manquante, ou encore symboliser la violence d’un récit plutôt que de la montrer, permet également de raconter, avec la juste distance, des événements parfois difficiles.

Ainsi de La Petite Fille dans le couloir, adapté de l’émission radiophonique Snap Judgment. L’artiste Jamie DeWolf s’y confesse en homme ordinaire, dont la passivité a conduit à l’assassinat d’une petite fille, Xiana Fairchild. Il l’a vue quotidiennement livrée à elle-même dans l’immeuble, mais ne l’a pas aidée. Des dessins naïfs à la craie et à la gouache, ainsi que du papier découpé noir, déréalisent les faits sans occulter leur violence. Ils leur donnent valeur de conte moral et placent le film à hauteur d’enfant. En donnant corps au point de vue de Xiana, La Petite Fille dans le couloir déchire le cœur et alerte sur la nécessité de protéger les enfants contre les loups qui rôdent.

Miniyamba et Uncanny Valley reconstituent également des histoires passées, en mettant en image ce qu’aucune prise de vue réelle n’a pu capter. Miniyamba suit l’exil d’Abdu et Bakari, du Mali jusqu’au Maroc. Au son de la kora, pastel et peinture donnent vie aux personnages, à la camaraderie et à l’adversité, aux arrestations arbitraires et à la mort omniprésente. À la manière d’un conte, le film décrit un parcours difficile à documenter mais vécu par d’innombrables personnes, pour ne plus détourner le regard.

Uncanny Valley se situe sur un autre terrain inaccessible : les tranchées de la Première Guerre mondiale. L’expérience traumatique de deux soldats est racontée en pixilation, c’est-à-dire que des acteurs sont filmés image par image. Il en résulte une sensation troublante d’artificialité, qui paradoxalement nous attache à l’histoire. Cet effet traduit la dissociation psychologique qui peut survenir en situation de survie, et rappelle que nous nous détachons souvent de l’actualité pour mieux la supporter, au risque de perdre de vue la réalité des faits. Uncanny Valley souligne aussi que faire appel à l’imaginaire est essentiel pour adhérer aux récits, qu’ils soient documentaires ou de fiction.

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