les yeux doc

La Russie contemporaine : l’oppression est un système

Le Fils
Quatre documentaires pour voir la façon dont la Russie contemporaine tient ses habitant·es. Un asile psychiatrique en Sibérie, une ville-usine dans l'Oural, la banlieue de Moscou, un centre d'entraînement des forces spéciales : partout, le système est le même. La vie des citoyen·nes russes est sous l’emprise de l'État, l'industrie ou l'armée, et tout le monde s’est résigné depuis longtemps à trouver ça normal. Ces quatre films documentent, en suivant des individus, cet asservissement.
« La peur de la liberté est l’un des grands problèmes du peuple russe. » Alexander Kuznetsov

Dans Manuel de libération (2016), deux jeunes femmes, Katia et Yulia, n’ont jamais connu que l’enfermement : elles ne sont sorties de l'orphelinat que pour entrer en internat psychiatrique. Elles n'ont pourtant commis aucun délit, ni ne sont malades. Par facilité, l'État les a déclarées légalement incapables, ce qui leur retire le droit de travailler, de se marier et même de se déplacer librement. Le film suit le lent combat judiciaire engagé pour rendre à Yulia et Katia leurs droits civiques, une procédure qui s'étale sur plusieurs années, ponctuée d'expertises psychiatriques injustes et d'audiences lors desquelles des fonctionnaires jouent avec leurs vies.

La suite de ce film, Une vie ordinaire (2024) (prochainement sur Les yeux doc), tournée après la libération tardive de Katia et Yulia, désormais dans la trentaine, est dérangeante : une fois sorties, les deux femmes font leur la propagande nationaliste de l’État russe, soutiennent la guerre d’invasion en Ukraine et projettent pour leurs nourrissons un avenir comme soldats. Le constat est accablant, et le diptyque d’Alexander Kuznetsov nécessaire, pour entrevoir ce qu’est de vivre en Russie aujourd’hui.

Kombinat (2020) filme les habitant·es de la ville de Magnitogorsk, qui connut son développement majeur dans les années 1930 autour d'un combinat sidérurgique, le MMK, qui emploie encore aujourd’hui une part importante de la population. L'usine finance les écoles, l'hôpital, les clubs sportifs et le centre culturel. C’est là que Lena donne des cours de salsa. Son beau-frère, Evgueni, et sa femme, Nina, ont une fille, Dasha, dont le retard de développement est directement provoqué par la pollution de l’usine. Les panneaux publicitaires du MMK placardés en ville n’affichent que des slogans invitant à la bonne humeur. Et quand les jeunes parlent de partir, les plus vieux leur répondent que c'est possible, un jour, peut-être, mais pas maintenant. Le film acte l’impossibilité concrète d’imaginer un autre avenir : l’enfermement des habitant·es de Magnitogorsk devient réel.

« La Russie, c’est pour les gens tristes. C’est une fédération de la dépression. » Marusya Syroechkovskaya

How to Save a Dead Friend (2020) suit la réalisatrice Marusya Syroechkovskaya et son compagnon Kimi Morev, pendant les douze ans de leur relation. Ces deux résidents des banlieues de Moscou ne sont pas des marginaux : elle vient d'une famille aisée et éduquée, et lui, de la classe moyenne, où il est entouré d'une mère aimante. Pourtant, Kimi et Marusya glissent main dans la main vers la drogue, l'automutilation, puis l'idée du suicide comme un horizon raisonnable. La vie en Russie est détestable, l’amour dans la mort préférable.

Le film, journal intime tourné avec des caméras amateurs, semble nous dire que ce désespoir n'est en réalité pas une question de milieu ou de (mal)chance, mais qu’il concerne bien une génération entière, celle qui a grandi sous Poutine sans jamais entrevoir une quelconque issue. Kimi meurt avant la fin du film. Marusya quitte la Russie en mars 2022.

L’armée, « une machine dégueulasse, inhumaine et ultra-violente. » Alexander Abaturov

Le Fils (2018) naît d'un fait précis : en 2013, le jeune soldat Dima Ilukhin, âgé de seulement 21 ans et cousin du réalisateur, est tué lors d'une opération des forces spéciales au Daghestan. Le film explore deux directions à la fois. D'un côté, le long travail de deuil des parents de Dima : une mère résignée et un père silencieux, alors que s'érige une sculpture en bronze à l'effigie de leur fils. De l'autre, l'entraînement des nouvelles recrues du Spetsnaz en Sibérie : des jeunes hommes au crâne rasé qui rampent sous les barbelés et se battent les uns contre les autres jusqu’au sang, alors que les instructeurs leurs crient le nécessaire sacrifice pour la Mère patrie.

Le film note en passant que le combattant qui a tué Dima avait lui-même perdu un fils, tué par l'armée russe. « Drôle de système » remarque un soldat. Le dernier plan du film montre les jeunes bérets rouges dans la soute d'un avion militaire, avant que les portes ne se referment sur tous ces fils, promis au même sort.

Pour aller plus loin :

Lire l'entretien avec Rebecca Houzel, la productrice des films Le Fils et Manuel de libération