les yeux d'oc

Être mère

Nous, les filles-mères © Zadig Productions
Toutes les femmes ne sont pas mères. En revanche, toutes les femmes ont une mère. Comme toute relation humaine, la relation mère-enfant est loin d’être parfaite. Etre mère est aussi un marqueur social. Longtemps avoir un enfant hors mariage fut frappé d’opprobre... 

Que penser des relations mère-enfant et tout particulièrement des relations mère-fille ? Que recèle un documentaire centré sur une mère et sa fille ? Qu’a représenté en France l’expression « fille-mère » ? Voilà les pistes de réflexion apportées par notre sélection de films.

Mères-filles pour la vie, de Paule Zajdermann

Mères-filles pour la vie (2005) est l’adaptation du livre coécrit par la psychanalyste Caroline Eliacheff et la sociologue Nathalie Heinich, Mères-filles, une relation à trois (2002), essai théorique sur la relation mère-fille qui s’appuie non sur des cas cliniques mais sur des exemples pris dans la littérature et le cinéma. Le propos est concentré sur quelques exemples significatifs qui illustrent les comportements maternels à l’œuvre et leurs retentissements dans la vie et la subjectivité de la fille (les mères plus mères que femmes, plus femmes que mères, les mères extrêmes, la question des deuils). Une pensée s’élabore grâce à l’analyse précise d’images de films de fiction, de "détails" qui révèlent une part obscure ou une évidence oblitérée. Trois écrivaines vivantes, biographes de leur mère, témoignent de leur fin de vie subie ou choisie : Annie Ernaux, Pierrette Fleutiaux, Noëlle Châtelet. Marguerite Duras et Doris Lessing évoquent, dans des archives audiovisuelles, la personnalité écrasante d’une mère dont elles durent s'affranchir.

Grey Gardens, d’Albert & David Maysles

Grey Gardens (1975) pourrait figurer dans le corpus de Mères filles,... Tourné en six semaines, en cinéma direct par Albert et David Maysles, il est une immersion dans la relation entre une mère et sa fille aînée, ruinées et recluses dans une immense demeure insalubre. Apparentées à Jackie Kennedy, elles assument les sobriquets de Big Edie (la mère) et de Little Edie (la fille). Leur relation est exclusive, fusionnelle, incestueuse (platonique ?). Ayant renoncé (la mère) et failli (la fille) à devenir artistes, elles vivront ensemble de 1952 jusqu’à la mort de Big Edie en 1977. Un quart de siècle à entretenir une relation verrouillée dans une maison encombrée à l’extrême, à se faire mutuellement griefs de leur échec. Les frères Maysles, qui figurent le tiers dans la relation mère-fille, leur permettent de jouer leur théâtre. Big Edie, qui ne sort jamais de la chambre qu’elle partage avec sa fille, pousse la chansonnette. Little Edie expose son corps, vocifère des déclarations d’amour à David .Tout le monde trouve son compte dans ce dispositif névrotique. Le bloc biface des Edies a ses six quarts d’heure de célébrité ;  les frères Maysles réalisent un film mythique avec scènes-cultes, un film-document sur une relation mère-fille dévoilée, avec ses outrances, par le pouvoir de la caméra.

Nous, les filles-mères, de Sophie Bredier

Depuis plus de vingt ans Sophie Bredier interroge la filiation, la perte, l’abandon et le statut des femmes. Nous, les filles-mères (2019) aborde l’histoire taboue de femmes violées ou abandonnées ayant eu des enfants hors mariage : les « filles-mères ».  Nous, … repose à la fois sur le témoignage de femmes ayant été ostracisées et sur l’histoire de la politique familiale et des institutions maternelles de l’après-guerre (1914-1918) à nos jours qui permirent aux « filles mères » d’être peu à peu intégrées à la société et de devenir progressivement des mères célibataires. Le film mêle l’intime (les récits poignants de la maltraitance subie) et le politique. Deux intellectuels, Nadine Lefaucheur (qui connut cette mise à l’index) et Jean-François Laé, dressent les cadres juridique, sociologique et historique de ce mouvement d’émancipation collective. Des lettres retrouvées dans les archives départementales lues en off par Camélia Jordana (artiste née en 1992) établissent un pont entre celles qui luttèrent pour élever seule leur(s) enfant(s) et les nouvelles générations qui doivent rester vigilantes, faire perdurer, valoir et évoluer leurs droits.