les yeux doc

Musées, racontez-nous une Histoire

Like Dolls I'll Rise
Chaque année en mai, lors de la Nuit européenne des musées, de nombreuses institutions ouvrent gratuitement leurs portes, de la tombée de la nuit jusqu'à minuit. Pour l’occasion, voici trois films qui racontent comment l’exposition, la contextualisation et la mise en valeur des œuvres au Mémorial de la Shoah, à la Maison rouge et au Weltmuseum de Vienne, permettent d’éveiller les consciences sur certains drames de l’Histoire.
« Si toi tu ne parles pas … » : J’aimerais qu’il reste quelque chose

Au Mémorial de la Shoah, à Paris, photos de famille, lettres, objets… racontent et transmettent un passé qui s'efface doucement. Pour ce fils de déporté·es, cette petite-fille de résistant·es, chaque trace arrachée à la Seconde Guerre mondiale (1939-1945) est précieuse. Remettre des effets personnels à l’institution est un acte essentiel, mais parfois difficile, car cela signifie se replonger dans des souvenirs douloureux, raviver des instants furtifs et cruciaux. Les bénévoles du Mémorial de la Shoah ont la mission délicate de les recueillir. Iels écoutent, prennent des notes, demandent des détails. Cela demande du respect, de l’empathie, une intelligence de l’écoute. Tous les récits sont filmés frontalement, et l’émotion est difficilement retenue.

De quelques sculptures en bois, seuls objets reçus d’un fils disparu, aux dernières lettres d’amour d’un père, chaque fragment biographique est la pièce d’un puzzle qui compose la grande Histoire. Tous ces documents privés vont rejoindre les armoires, les classeurs, devenant Archive ; l'intimité familiale devenant patrimoine national, mondial. Étiquetés, catalogués, numérisés, ces éléments sont la matière qui servira aux expositions. Cette mission muséale, primordiale et nécessaire, est saluée par un public curieux, des classes d’élèves soucieux·ses de comprendre, des descendant·es heureux·ses que cela existe. Le travail remarquable effectué au Mémorial de la Shoah est mis en valeur par ce très beau film de Ludovic Cantais.

« Dans ma prochaine vie, je ne voudrais sentir rien » : Like Dolls, I’ll Rise

En 2018, la Maison rouge, galerie d’art parisienne, expose une collection privée unique : 200 poupées noires, créées par des Afro-Américain·es anonymes entre 1840 et 1940. Chaque poupée est rudimentaire dans ses matériaux, mais révèle un art du détail : bouche cousue par du fil, grands yeux ouverts, costumes désignant une classe ou une fonction… Nora Philippe, la commissaire d’exposition, accompagne l’événement en réalisant Like Dolls, I’ll Rise.

Dans une mise en scène sobre, les poupées, associées à d’incroyables photographies anciennes, appuient la parole d’écrivaines noires américaines et racontent la ségrégation raciale, la souffrance de milliers de femmes noires esclaves. Ces jouets, symboles d’oppression, portent aussi le poids de l’image et de la mésestime de soi vécues par toute une génération d'enfants noir·es. Alors qu’apparaissent à l’image des portraits de famille dans lesquels des enfants blanc·hes portent ces poupées noires, Nora Philippe dit ainsi toute la violence subie par ces femmes nourricières, qui n’avaient que le silence et la résignation comme moyen de survie. Exposer ces poupées et les mettre en scène dans un film un siècle après leur confection, c’est un acte de mémoire et c’est enfin offrir à leurs créatrices une voix et une place jamais obtenue.

Le soldat inconnu, reconnu : Uncanny Valley, la vallée de l’étrange

Uncanny Valley est un court métrage en pixilation, c’est-à-dire tourné image par image en prise de vue réelle puis animé. Le titre du film, qui renvoie à la sensation que peut susciter la pixilation, est emprunté à une théorie du roboticien japonais Masahiro Mori selon laquelle plus les robots nous ressemblent, plus notre empathie peut être grande, jusqu’à un seuil critique appelé « vallée de l’étrange ». Au-delà de ce point, toute imperfection génère un véritable malaise.

Le cinéaste Paul Wenninger utilise donc un dispositif dérangeant pour nous immerger sur une ligne de front de la Première Guerre mondiale, aux côtés de deux soldats, une réalité dont peu d’images documentaires existent, mais qui peuplent de nombreux récits cinématographiques. Grâce au rendu à la fois réaliste et cauchemardesque, nous vivons avec les deux soldats. Nous ressentons la boue, le froid, la peur, la faim, la soif ; côtoyons l’ennemi, franchissons les barbelés, les cadavres ; vivons l’entraide… Puis, comme dans un tombeau, apparait le blanc immaculé de l’hôpital, contrastant avec la fureur des traumatismes. Un épilogue nous transporte finalement au milieu des visiteur·ses du Weltmuseum de Vienne,  qui accueille la statue du héros du film dans une cage de verre. Adultes et jeunes gens se promènent tranquillement et échangent sur cette icône grâce à laquelle l’Histoire peut être racontée.