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Ukraine : quatre ans de guerre, une décennie de résistance

Maïdan (c) Atoms & Void
En février 2026, l'invasion de l'Ukraine entre dans sa cinquième année. Si le choc de 2022 a ébranlé le monde, la lutte des Ukrainien·nes s’inscrit dans plus d’une décennie de bouleversements, marquée par le soulèvement de la place de l’Indépendance ou les ruines de Marioupol. À travers cette sélection, Les yeux doc propose d’explorer cette terrible période dans sa profondeur historique et humaine. Entre témoignages et documents de l'ordinaire, ces films racontent la trajectoire d’une société qui a appris à vivre, à créer et à résister sous le feu.

L'invasion massive lancée par la Russie le 24 février 2022 n'est pas un événement isolé, mais l'aboutissement d'une obsession politique visant à nier l'existence même de l'État ukrainien. Tout commence à l’hiver 2013-2014, sur la place de l’Indépendance à Kiev. Un mouvement, l’Euromaïdan, manifeste la volonté du peuple ukrainien de s’affranchir de l’influence de Moscou au profit d’un avenir démocratique et européen. La réponse russe est immédiate : annexion illégale de la Crimée et déclenchement d'une guerre hybride dans le Donbass. Ce conflit sert de laboratoire de violence avant l'agression totale. Aujourd’hui, en février 2026, alors que la guerre d’usure se poursuit, le cinéma documentaire nous empêche d’oublier.

Maïdan (2014), de Sergueï Loznitsa, permet de saisir les racines contemporaines de la résilience ukrainienne. Avec son habituelle rigueur formelle, le cinéaste filme le soulèvement de Kiev en plans fixes et larges. Sans commentaire ni interview, il transforme la foule en un corps politique vivant, montrant l’organisation méticuleuse des cuisines populaires et des barricades. C’est ici que se forge l'unité citoyenne qui, huit ans plus tard, surprendra le monde face aux chars russes.

En écho à ce désir de liberté, Mariupolis (2016), de Mantas Kvedaravicius, nous emmène dans la ville portuaire de Marioupol alors que les combats avec les séparatistes pro-russes enflamment le Donbass. Ce portrait inquiet saisit la persistance de l'ordinaire (une partie de pêche, un concert d'usine) alors que les explosions résonnent dans les murs de la ville. Le film revêt aujourd’hui une aura tragique : la ville a été presque entièrement détruite en 2022 et son réalisateur a été tué par l’armée russe alors qu’il documentait le siège final.

L'exode massif déclenché par l'invasion du pays est au cœur de Pierre Feuille Pistolet (2023). Maciek Hamela installe sa caméra dans un van qu’il conduit lui-même afin d’évacuer les civil·es vers la Pologne. Le véhicule devient un refuge temporaire et précaire, un espace où l’on trouve un peu de repos et où les premiers mots se libèrent. Entre deux contrôles militaires, le film capte les ravages causés par le départ forcé mais aussi la capacité humaine à l'entraide.

Face à la détresse des victimes, Interceptés (2024) d'Oksana Karpovych propose un dispositif glaçant. La réalisatrice confronte des paysages ukrainiens dévastés à des enregistrements d'appels téléphoniques de soldats russes, interceptés par les services de sécurité ukrainiens. Le contraste entre le silence mélancolique des ruines et la froide cruauté des récits de pillages ou de meurtres révèle la déshumanisation à l'œuvre dans l'agression russe.

Enfin, Ukraine. La guerre, ordinaire (2024) d’Olga Zhurba observe l’installation du conflit dans la durée. Des premiers jours de chaos aux centres de rééducation pour mutilés, le film montre comment la guerre finit par structurer chaque geste du quotidien sur l'arrière-front. Sans emphase, Olga Zhurba filme une société qui apprend à vivre malgré la peur et la peine, faisant de chaque action un hommage à la résistance collective ukrainienne. La jeunesse occupe une place singulière dans le film, comme pour mieux souligner l'enjeu vital de ce conflit : si le film s’ouvre sur l’évacuation des enfants (cet avenir dont l’agresseur tente de priver l'Ukraine), il se clôt sur le regard de lycéens et la question de leur engagement.

Ces cinq films ne se contentent pas de documenter la guerre : ils montrent l'âme d'un peuple. De la naissance d'un corps politique à Maïdan à la survie d'une société entière, chaque œuvre devient un jalon de ce refus de s'effacer. Ces cinéastes, de Loznitsa à Zhurba, par leurs choix esthétiques radicaux, parviennent à traduire l’indicible de la guerre et empêchent la Russie de gagner la bataille du récit. Pour nous, spectateurs et spectatrices, ces films sont des actes de foi dans la puissance de l’image et du témoignage : l'Ukraine existe, elle se bat, et son histoire ne sera pas écrite par l'agresseur.

Pour aller plus loin

Voir Babi Yar. Contexte : en remontant au massacre de Juif·ves organisé par les nazis près de Kiev en 1941, Sergueï Loznitsa interroge la mémoire de la violence sur le sol ukrainien. Une œuvre pour comprendre le poids de l'histoire dans les discours de légitimation de la Russie actuelle.

Sur le cinéma ukrainien, lire l'article de Balises « L’Ukraine face caméra »

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