Interceptés
Intercepted
Dès les premiers jours de l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes en 2022, des appels téléphoniques des soldats à leurs familles sont enregistrés et diffusés rapidement par les services secrets ukrainiens. Leur contenu, non censuré, offre à écouter un point de vue glaçant et inédit sur la plus grande tragédie postsoviétique.
En mars 2014, une Ukrainienne déclame un poème en réaction à l’annexion de la Crimée : « Nous ne serons plus jamais frères, ni d’une même mère Patrie, ni d’une même Mère. » La vidéo devient virale car Anastasia Dmytruk s’exprime à front renversé de la doctrine du Kremlin. L’invasion de l’Ukraine entérine brutalement cette rupture.
Interceptés, en Ukrainien Myrni lyudy : Des gens paisibles, part des conversations captées par le SBU, le Service de sécurité d'Ukraine, et utilisées à des fins de propagande. Aux antipodes des discours politiques sur la fraternité, les échanges téléphoniques exposés sur les réseaux sociaux révèlent de l’intérieur la brutalité des envahisseurs. Sidérée à leur écoute, la cinéaste Oksana Karpovych cherche à exploiter les dizaines d’heures audio qu’elle a rassemblé depuis YouTube. Puis, accompagnée du photographe Christopher Nunn, elle filme d’août à octobre 2022 les destructions opérées à Kyiv, Mykolaiv, Kharkiv ou Donetsk. Les travellings sur les façades détruites ou les cadres fixes pris depuis l’intérieur d’appartements dévastés sont des tableaux animés où la mort rôde encore. Comme une fenêtre ouverte sur une scène de crime, la violence se manifeste dans la multitude d’indices éparpillés. Toutefois, les victimes ukrainiennes, blessées, décédées ou déplacées, se sont évanouies. Les traces de leur disparition n’en sont que plus éloquentes.
Chaque séquence se présente comme un dispositif d’écoute de la parole des bourreaux en contrepoint d’images permettant de constater leurs actes, sans être pour autant descriptives. La teneur ordurière de certains propos a été atténuée au sous-titrage, pour ne pas déprécier les témoignages. Ces derniers racontent moins les opérations militaires que la logique de prédation et d’anéantissement et les doutes qui assaillent les soldats face à cet ouvrage. Depuis les confins soudain si proches de la Russie, la parole de leur entourage se déverse brutalement dans nos oreilles. Quand l’incertitude affleure, ces voix balaient les scrupules de leurs fils, leurs frères ou leurs maris, en déshumanisant violemment les Ukrainien·nes. Pour donner corps aux combattants, Oksana Karpovych choisit finalement de les montrer. Enfermés dans des camps, souvent blessés, le visage modifié par voie digitale, les prisonniers se manifestent alors comme les instruments anonymes d’une funeste obsession politique, radicalement étrangers, « plus jamais frères ».