les yeux d'oc

Entretien avec Xavier Gayan

Xavier Gayan ©Thomas Weyland
Cinéaste attentif, Xavier Gayan s’attache à travers ses films à redonner un espace sensible à la parole.
Si vous deviez vous présenter en quelques mots…

Je poursuis une activité de réalisateur de documentaires depuis 20 ans, de manière indépendante. J’essaie d’écrire une œuvre documentaire qui se veut dans la lignée du cinéma direct et qui donne une large part à une parole libre.

Dans vos films, il est question de mots, d’idées, pourquoi donnez-vous tant d’importance à la parole ?

Peut-être qu’au départ c’est inconscient. Pour mon premier documentaire, j’ai eu envie de faire le remake de Place de la République de Louis Malle, trente ans jour pour jour après son tournage. Dans ce film, il allait à la rencontre des passants et les laissait s’exprimer le plus librement possible pour avoir les préoccupations de l’époque. Au départ, l’idée de refaire Place de la République était liée au dispositif qui, malgré sa simplicité, rend le film très riche. J’avais envie de lui rendre hommage et de dire qu’avec une caméra posée sur une place pendant 10 jours il peut se passer et se dire plein de choses.

En reprenant ce dispositif, j’ai constaté l’importance de laisser la parole s’exprimer sans orientation ni temps imparti. J’ai senti que c’était quelque chose d’ancré en moi de permettre cela, j’avais en effet, depuis longtemps, un fort intérêt pour la sociologie et la psychologie. D’ailleurs, à la sortie du film, des journalistes ont utilisé l’expression à mon égard de psychanalyste de la République.

J’ai toujours été très intéressé par le fonctionnement de l’être humain, ce qu’il a à dire. Je ne me suis jamais vraiment posé la question, j’en ai plutôt fait une conclusion parce qu’effectivement tous mes films sont sur la parole. Ce qui m’intéressait au départ, ce n’était pas les paroles d’intellectuels. Quand une personne sait manier le langage, ce n’est pas exactement pareil que quelqu’un qui n’a pas l’habitude d’être interviewé. C’était vraiment l’objectif de mes deux premiers films. Puis pour Les Poètes sont encore vivants, je voulais faire découvrir les poètes d’aujourd’hui. Je pense que 99% des français ne connaissent pas de poètes contemporains donc c’était l’occasion. Je les ai interviewés de la même manière que je l’aurais fait avec quelqu’un dans la rue. Je faisais durer les entretiens pendant des heures pour casser leur habitude de construction du discours. J’ai fait exactement la même chose avec Roland Gori. Je l’ai installé dans un fauteuil pendant plusieurs heures. Dans le film sur Roland Gori je défends l’importance du récit que lui défend aussi. C’est une des choses qui m’a attiré vers lui.

Comment construisez-vous vos films ?

Souvent je pars à l’aventure, avec pour principe de trouver les plans sur le moment et de penser après à la façon dont ils feront écho avec ce qui est dit. Par exemple, en ce qui concerne les plans du mobile avec les mots dans le film sur Roland Gori, on les a filmé chez les éditeurs Les liens qui libèrent sans savoir le sens que cela aurait dans le film. Le soir en revoyant les rushes ça m’est apparu. Je savais comment j’allais monter le film. D’abord on a fait un plan complètement flou en allant chercher la lumière. C’était la naissance du monde donc on allait parler du monde, de la vie, de l’existence. Ensuite les autres plans sont les mots qui tournent, c’est-à-dire le langage avec lequel les gens viennent se confier à lui, le récit sur lequel il travaille. Le mobile c’est aussi l’enfance, une façon d’exprimer cette part très présente et très importante pour Roland Gori. C’est un petit clin d’œil à son énergie et à son enthousiasme.

Comment avez-vous rencontré Roland Gori ?

Je l’ai découvert sur internet. Le soir pour m’endormir j’écoutais des conférences filmées, je les écoutais mais ne les regardais pas. Quand une vidéo se termine, un algorithme vous en trouve une autre qu’il estime en rapport avec la précédente. Donc il a trouvé La Fabrique des imposteurs, une des conférences de Roland Gori vue plus d’1 million 700 000 fois, ce qui est beaucoup pour un penseur. Je ne le connaissais pas du tout. Je l’ai trouvé vraiment drôle, percutant. Je partageais ses pensées, ses combats. C’est assez ironique quand on sait qu’il dénonce inlassablement les algorithmes. Pour la première fois, je me suis dit que je pouvais faire un film sur une seule personne. Parce qu’avant je n’avais fait que des films où plusieurs personnes conversaient. Pendant un ou deux ans j’y ai pensé comme ça. Et puis un jour où il passait à Paris pour une discussion autour du film de Jérôme le Maire Dans le ventre de l’hôpital, je suis allé à sa rencontre pour lui dire que j’avais envie de faire un film sur lui. Je lui ai donné deux DVDs de mes anciens films Les poètes sont encore vivants et Rencontres en Guyane. Il les a regardés puis on a commencé à se voir et à évoquer le projet. Il était très motivé, m’a donné ses disponibilités et j’ai trouvé une équipe pour le filmer à Marseille. Le tournage avec lui a duré cinq jours. Comme j’avais l’habitude de filmer plusieurs personnes, ça me tentait bien de faire des digressions avec ses proches, comme Barbara Cassin, son épouse Marie-José Del Volgo, ses éditeurs, Richard Martin et d’autres qui ne sont pas restés au montage. Je faisais des entretiens de 4 heures pour qu’il perde un peu son habituelle façon de parler. J’étais obligé de le faire s’asseoir parce que debout il parle trop vite. Je lui ai aussi interdit les formulations trop complexes parce que le but était quand même de rendre le film accessible à un public large. Le montage a vraiment été pensé dans ce sens. Depuis qu’on a tourné, il y a plus de 4 ans, on échange presque tous les jours.

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Retrouvez la suite de l’entretien sur Bpi pro.