les yeux doc

Conversations chaises © Tryptiques films

Conversations

Maison centrale de Poissy, 2016, deux hommes assis côte à côte sur des chaises conversent face à la caméra. L’un est un détenu, l’autre est un surveillant pénitentiaire. Pendant ces conversations, des hommes qui ne se croisent que furtivement, se rencontrent sans doute pour la première fois.

Après Le silence est un luxe, chronique des prisons françaises, le photographe Bertrand Meunier réalise un premier long métrage documentaire dans une Maison centrale destinée à accueillir « des personnes détenues condamnées à de longues peines et/ou présentant des risques pour l'ordre public » (Ministère de la justice).

Le dispositif du film met en jeu la rencontre entre condamnés et surveillants pénitentiaires. Derrière ou autour de la caméra, un public, hors-champ, fait parfois irruption dans la discussion. Ces conversations ont donc lieu devant un collectif en dehors de la cellule individuelle qui caractérise la détention dans les établissements pour longues peines. Le dispositif s’installe en terrain neutre, pour atténuer un peu de l'asymétrie entre gardien et prisonnier. Chacun siège sur la même chaise sommaire, mais les fonctionnaires conservent leur uniforme.

La parole des détenus est trop rare sur leur lieu de détention, encore plus rare sous la forme d’une discussion entre pairs et avec leurs surveillants. Malgré les contraintes de mise en scène, la parole s’avère libre et des avis divergents s’expriment. Une cohabitation se dessine, au fur et à mesure que sont abordés les termes du vivre ensemble. Les échanges abordent aussi bien les conditions matérielles de la détention (travail, argent, « gourbis », trafics, stupéfiants) que les questions institutionnelles (discipline, sûreté, mitard, prise en charge médicale et psychiatrique) ou les enjeux plus fondamentaux de la surpopulation carcérale et de ses effets criminogènes (récidive, proportionnalité des peines, violence des rapports humains, exclusion sociale).

Derrière chaque pensée, chaque tension partagée, une vie passée ensemble derrière les barreaux, un temps suspendu à « deux chiffres », dont le film donne à voir une complexe humanité.

L'avis de la bibliothécaire

Leïla Tsakaiev, Images de la culture - La Cinémathèque du documentaire, Paris
Membre de la commission nationale coordonnée par Images en bibliothèques

Conversations, c’est d’abord un dispositif documentaire d’une grande sobriété. Deux chaises, côte à côte, face à une caméra qui voit se succéder des binômes, composés de condamnés à perpétuité et de surveillants pénitentiaires. Le film les réunit autour d’une approche dialogique pour interroger leur cohabitation dans la détention. Les plans sont fixes, comme les murs qui les entourent, mais la parole circule librement et donne lieu à des échanges constructifs – parfois politiques, parfois philosophiques. Mais derrière une image dépouillée, le hors-champ remue sans cesse : par d’autres voix, détenues et invisibles, qui s’emparent des conversations, par le passé, avant la détention, qui remonte à la surface et par l’aspiration vers le grand-hors-champ – le monde extérieur. Et c’est là que réside la grande qualité du film : montrer le mouvement inhérent à la condition humaine qui ne s’arrête ni aux murs, ni aux réclusions.

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