Ma première rencontre avec Frederick Wiseman a eu lieu en 1979 alors qu’il avait été invité à faire partie du jury du festival Cinéma du réel, aux côtés d’Assia Djebar, Joris Ivens, Jean Rouch et Colin Young. À la Bpi, l’année précédente, j’avais découvert ce cinéaste, déjà connu aux États-Unis mais encore peu en France, lors de la première édition de l’événement où nous avions programmé Welfare (1976). Je me souviens à quel point ce film nous avait impressionnés.
Il a fallu attendre 1984 pour qu’un nouveau film de Wiseman, The Store, soit projeté à Cinéma du réel. Par la suite, nous avons découvert année après année, au fur et à mesure de leurs réalisations, ses nouvelles œuvres qui étaient programmées hors compétition, en séances spéciales. Nous n’aurions manqué ces projections pour rien au monde. Je me souviens de l’événement – et de l’épreuve – qu’avait été la projection des 6 heures de Near Death dans la Petite Salle du Centre Pompidou en 1990.
Alors qu’au début des années 90, un seul de ses films, The Store, avait été diffusé sur une chaîne de télévision française, La Sept (ancêtre d’Arte), l’œuvre de Frederick Wiseman était déjà bien connue des bibliothèques publiques. Les films n’avaient pas alors de distributeur en France et tous n’étaient pas sous-titrés. Mais, dès 1987, la Direction du Livre et de la Lecture au Ministère de la Culture (DLL) avait pu acquérir directement auprès de Zipporah Films, la maison de production et de distribution de Wiseman, après d’âpres négociations, les droits pour le prêt et la consultation dans les bibliothèques publiques de 10 films : Law and Order (1969), Hospital (1969), Basic Training (1971), Juvenile Court (1973), Primate (1974), Welfare (1975), Canal Zone (1977), Sinaï Field Mission (1978), Manœuvre (1979) et The Store (1983).
À la DLL, qui menait une politique active en faveur de la présence du cinéma documentaire dans les bibliothèques, l’œuvre de Wiseman – avec celle de Johan van der Keuken – que les bibliothèques étaient seules à diffuser, était l’exemple même du cinéma que nous souhaitions voir mis en valeur dans les fonds audiovisuels. Nous avons régulièrement continué à acquérir ses films, au fur et à mesure des sous-titrages, et les droits, acquis pour une première période de dix ans, ont été plusieurs fois renouvelés. Mais la DLL achetant les droits non pas forfaitairement mais à la minute, la longueur des films ne nous permettait pas, à notre grand regret, de les avoir tous au catalogue. Il a fallu attendre 2015 pour que paraisse enfin l’intégrale de son œuvre en DVD éditée par Blaq Out.
Avant la rétrospective intégrale de l’automne 2024 à l’hiver 2025 organisée par Arnaud Hée dans le cadre de la Cinémathèque du documentaire à la Bpi, à l’occasion de la restauration de ses films, lorsque je suis revenue à la Bpi en 2006, après que le Catalogue national y eut été transféré, j’eus à cœur de programmer, dans le cadre du Mois du film documentaire, une première rétrospective de celui qui avait été si fidèle à la Bpi. La Cinémathèque française souhaitait également lui rendre hommage et finalement c’est conjointement que nous avons présenté ses films à Bercy et au Centre Pompidou. Ce qui a fait plaisir, je crois, à Frederick Wiseman qui tenait à cette reconnaissance aussi par la Cinémathèque française. Le samedi 4 novembre, dans la salle Langlois, il se prêtait à une « leçon de cinéma » animée par Bernard Benoliel. Des extraits de cette inoubliable « leçon » ont été publiés dans un numéro spécial de la revue Images documentaires (n°85/86, juin 2016). Une autre rencontre eut lieu au Centre Pompidou le 26 novembre avec le réalisateur Philippe Pilard, l’un des premiers promoteurs du cinéaste américain en France.
Frederick Wiseman n’aimait généralement pas ce qu’on écrivait sur ses films. Très peu de critiques, même aux Etats-Unis, trouvaient grâce à ses yeux. Il détestait particulièrement qu’en France on le compare à Raymond Depardon. Il préférait parler lui-même de son travail et a généreusement accordé de nombreux entretiens. Longtemps les critiques et les historiens du cinéma, intimidés par l’ampleur de son œuvre, ne l’ont abordée que film par film, sans oser se risquer à son interprétation en s’attaquant à l’ensemble. Charlotte Garson s’y est risquée dans un remarquable article (paru dans le n°85/86 de la revue), où nous rendions hommage à cet immense cinéaste qui a définitivement donné ses lettres de noblesse au cinéma documentaire.