les yeux doc

De l’art dans l’espace public : Thomas Hirschhorn Gramsci Monument

Thomas Hirschhorn Gramsci Monument 3 © Soap Factory
Gramsci Monument (2013) est la quatrième et dernière œuvre d’une série conçue in situ par l’artiste suisse Thomas Hirschhorn. Avec Thomas Hirschhorn Gramsci Monument, le réalisateur Angelo Alfredo Lüdin brosse le portrait de l’artiste au travail et chronique l’existence précaire, dans le Bronx new-yorkais, de ce « monument » dédié à l'un des fondateurs du Parti communiste italien.
Le monument selon Thomas Hirschhorn

Le Gramsci Monument est une œuvre autonome, contrairement aux Spinoza Monument (1999, Amsterdam), Deleuze Monument (2000, Avignon) et Bataille Monument (2002, Cassel), parties d’expositions collectives. Toutefois, les installations de Thomas Hirschhorn ont en commun de s’opposer aux monuments traditionnels par leur dédicataire, leur durée de vie, les matériaux utilisés et leur intégration dans un contexte local. Les philosophes choisis, sauf Spinoza, ne font l’objet d’aucune statue ; les constructions sont destinées dès leur conception à être démontées et sont agencées avec des matériaux de la vie quotidienne, souvent de récupération : palettes de bois, carton, ruban adhésif, tissus, bâches en plastique ; enfin, elles ne peuvent être érigées sans l’adhésion et la participation de résident·es des lieux environnants.

Pourquoi Gramsci ?

Thomas Hirschhorn décide seul du dédicataire de son monument par affinité pour sa philosophie, son engagement, ses écrits. Le parcours d’Antonio Gramsci (1891-1937), incarcéré par le régime fasciste italien, la théorie politique de ce communiste hétérodoxe, ou encore ses Cahiers de prison, inspirent l’artiste. Thomas Hirschhorn relie la pensée de Gramsci, « Chaque individu est un intellectuel », à celle de Joseph Beuys, « Chaque individu est un artiste ». Réalisé dans l’espace public, Gramsci Monument s’adresse à toutes et tous.

Pourquoi le Bronx ?

Les monuments de Thomas Hirschhorn, sauf Spinoza Monument, se situent dans des quartiers périphériques. Pour le Gramsci Monument, la Dia Art Foundation de New York a financé le projet. Dans la phase préparatoire, le travail de terrain, Thomas Hirschhorn a arpenté 46 sites new-yorkais. Il a choisi Forest Houses, une cité pauvre du Bronx gangrénée par le chômage et la criminalité, grâce à sa rencontre avec le président de l’association des locataires, Erik Farmer, qui lui a proposé de réaliser Gramsci Monument avec ses voisin·es dans un esprit de coexistence et de coopération.

Une aventure humaine

Thomas Hirschhorn Gramsci Monument montre la rencontre entre un artiste exigeant, intransigeant parfois, et celles et ceux qui s’engagent à ses côtés : une expérience faite d’imprévus, de malentendus, de frictions, mais aussi de joie et de partage. L’élan vital du projet se décline des aléas du montage à l’après-démontage (une tombola qui disperse le matériel récupérable entre les résident·es), en passant par la vie du monument : 77 jours de juillet à septembre 2013, composés d’ateliers, d’événements, de l’installation d’une médiathèque, de l’animation d’une station de radio… Thomas Hirschhorn déploie une énergie phénoménale. Il scotche, visse, explique, transmet sa vision de l’art comme transformation : « Énergie oui ! Qualité non ! ». Il met en pratique son concept de « Présence et Production » en accompagnant chaque étape de construction d’une œuvre aux multiples auteur·ices. À l’été 2013, les Forest Houses se muent en lieu de création, de formation et d’échanges, où les résident·es s’affranchissent de leur condition de subalternité.

Gramsci Monument, une « allègre semence » ?

Des monuments de Thomas Hirschhorn, il ne reste que des traces écrites, photographiques et filmiques. En créant dans l’espace public des œuvres précaires pour un public non-exclusif, l’artiste déconstruit ainsi la forme et le but des monuments classiques, qui figent une mémoire prédéterminée. Défendant la dimension germinative et politique de l’art, cette « allègre semence » évoquée par Pier Paolo Pasolini dans le recueil de poèmes Les Cendres de Gramsci (1957), il guette la « grâce » et « l’intensité » qui se manifestent autour de la création et se déposent dans les mémoires. Le succès de cette démarche s’est incarné en 2023, dans une célébration du Gramsci Monument à l’initiative des Forest Houses. Ainsi que s’en est réjoui l’artiste : « Cette célébration témoigne et prouve, après dix ans, la force de cette œuvre, aussi précaire fût-elle dans sa forme, par la densité de sa mémoire et les répercussions de son aboutissement. »