La Bête lumineuse
Une dizaine de citadins partent quelques jours en forêt pour chasser l’orignal… Si l’attrait de la prédation cimente le groupe, camaraderie et humiliation se confondent bientôt. Une immersion intense, drôle et fascinante au sein d’une virée virile, pour un classique du cinéma québécois signé Pierre Perrault.
Pour débusquer l’orignal (c’est-à-dire l’élan), chacun a sa tactique : imiter son cri, se cacher dans les arbres, tirer au fusil… ou à l’arc. Il y a les esthètes d’un côté, les pragmatiques de l’autre. Ceux pour qui la chasse représente un retour à la nature quasi-mythologique, ceux pour qui elle est une tradition familiale. Tous ces hommes blancs, qui ont laissé épouse et enfants pour passer quelques jours en forêt, ont en commun le désir de dominer. Dans les bois humides qu’arpentent les amis le jour et dans la cabane enfumée où ils se replient la nuit, la prédation prend donc de nombreux visages : éthylisme, régime carnivore, vulgarité, humour homophobe et sexiste, accaparement de l’espace et de la parole, harcèlement…
Et pourtant, La Bête lumineuse raconte bien davantage. Pierre Perrault nous immerge au milieu du groupe, dans la forêt ou dans une modeste pièce commune. Nous voilà pris·es à parti dans les confidences, les mauvais tours, les discussions. Tour à tour, on rit et on s’offusque, on compatit et l’on est dégoûté·e. L’odeur de l’humus et de la sueur nous chatouille presque le nez, le froid du dehors et la chaleur du four rougissent quasiment nos joues. Nous faisons partie de cette humanité imparfaite qui, tout en convoquant les codes violents de la meute virile, cherche à créer du commun.
Pierre Perrault a lui aussi les pieds dans la boue, le regard à l’affût, et vit au rythme du groupe. Sa caméra ne se fait pas oublier : elle est le théâtre des échanges, incitant à la mise en scène de soi et aux débordements. Le célèbre cinéaste canadien assume son regard sur les uns et les autres, par un montage rapide ou, à l’inverse, en étirant les séquences. C’est à travers son œil parfois amusé, toujours empathique, que l’on s’attache aux acteurs de cette comédie humaine. En plus de témoigner d’une relation au territoire québécois, à son histoire et à sa mythologie, La Bête lumineuse manifeste ainsi ce qu’est le cinéma documentaire pour son réalisateur : être avec celles et ceux que l’on filme, et comprendre ce qui nous lie.