De mère en fille
Réalisé en 1967, à la veille de la grande prise de conscience féministe au Canada, De mère en fille est considéré comme le premier long métrage québécois consacré à la condition des femmes. Signé par Anne Claire Poirier, première cinéaste femme francophone de l’Office national du film du Canada (ONF), le film est devenu un classique de l’histoire du cinéma canadien. Il témoigne d’un moment fondateur où s’affirme l’idée qu’un cinéma porté par les femmes peut faire évoluer la société toute entière.
Chez les Desjardins, Liette attend un deuxième enfant et prépare l’arrivée du bébé avec son mari et sa fille, Josée. À partir de sa propre expérience de la maternité, la réalisatrice Anne Claire Poirier transpose un récit personnel qui explore les transformations physiques et psychiques liées à la grossesse sur ces scènes de famille.
Des plans d’une beauté exceptionnelle cadrés par deux opérateurs chevronnés de l’ONF parsèment cet essai à la première personne. Certains tendent parfois vers l’abstraction, comme une séance de préparation à l’accouchement sur le toit d’un immeuble, d’autres vers le cauchemar, comme une magnifique séquence de berceau inspirée par le Cuirassé Potemkine (1925) d’Eisenstein. Le film dévoile aussi de véritables scènes d'accouchement entre Montréal et Prague d’une rare et précieuse intensité. Ces images vont frapper les spectateur·rices de l’époque, à l’égal des questionnements intimes et très politiques, initiés au sein des flux de pensées de cette femme, épouse et mère.
Si De mère en fille (1968) marque le début du cinéma féministe au Québec, Anne Claire Poirier sera à l’origine du programme En tant que femmes, une série de films réalisés à l’ONF « par des femmes, sur les femmes et pour les femmes ». Ses films les plus remarquables sont Les Filles du roy (1974), Le Temps de l’avant (1975) ou Mourir à tue-tête (1979) sur le travail des femmes, l’avortement et le viol. Entre fiction et documentaire, les films de Poirier documentent une époque charnière pour les femmes au Canada. La deuxième vague féministe des années 60 concerne le droit à l’égalité salariale pour un travail égal, l’accès aux régulations des naissances et à l’avortement, et la réduction des discriminations dont sont victimes les femmes. Pour ne retenir que quelques dates canadiennes : en 1968, la Loi sur le divorce autorise le divorce en dehors des cas d’adultère ; en 1982, la Charte canadienne des droits et libertés mentionne l’égalité des sexes et en 1988, la loi dépénalise l’avortement, plus de 10 ans après l’exemple français de la Loi Veil votée en 1975.