La montagne ne bougera pas
The Mountain Won’t Move
Dans les montagnes de Macédoine du Nord, cinq frères bergers vivent loin de tout, avec leurs bêtes et leurs chiens. Petra Seliškar les a suivis durant cinq étés, le temps de voir leurs visages s'endurcir. Au-delà d'un portrait du monde rural européen qui se transforme, elle rapporte quelque chose de plus vif : des garçons qui apprennent à devenir des hommes, entre eux.
À 2 400 mètres d'altitude dans les monts Šar de Macédoine du Nord, cinq frères bergers gardent des centaines de bêtes, loin de tout. Le labeur ne manque pas : prendre soin des animaux, réparer le refuge, faire le fromage, donner la mort. Leur isolement les contraint à ne faire société qu’entre eux. Zekir, l’aîné, n’a que vingt ans et l'autorité calme du père qui leur manque. Ses quatre frères cadets, de cinq à seize ans, aux visages déjà endurcis, gravitent autour de lui dans une hiérarchie que le film observe avec patience. Les plus jeunes savent déjà rouler les cigarettes. Auprès de leurs aînés, par l'imitation et le jeu, ils apprennent à boire le café et à conduire le troupeau.
Des chiens charplaninas (bergers yougoslaves), plus grands que les plus petits des frères, protègent le troupeau des attaques des loups, et font partie de la vie économique : les meilleurs chiens seront accouplés et la portée vendue. Les garçons leur témoignent une affection, dont la profondeur étonne. La fratrie et la meute se ressemblent d'ailleurs : les mêmes bravades, l’amour rugueux, l’ordre tacite entre aînés et cadets. Là-haut dans leurs montagnes, la violence est naturelle, il faut donc la domestiquer pour ne pas la subir.
Ce qui retient surtout l'attention, après la rudesse du travail, c'est la façon dont ces garçons se font et cultivent leur masculinité avec une curieuse conscience de leur condition, se disant tour à tour cowboys ou héros. Il n'y a pas de femmes dans ce monde clos, et leur absence se fait sentir dans les discussions, dans la façon dont le rôle de l'homme se pense, dans ce schéma patriarcal dont ces frères ont hérité. La montagne leur apprend à grandir, sans leur montrer d'autre façon de le faire. La modernité technologique n'est pas absente : eux aussi rivés à leurs téléphones, ils rêvent de mécanisation, de routes ou d’ailleurs. Zekir le dit lui-même : son frère Zarif, à dix-huit ans, partira. La montagne et les chiens, eux, resteront.