les yeux doc

Smoke Sauna Sisterhood © Ants Tammik _ Alexandra Film

Smoke Sauna Sisterhood

Savvusanna Sõsarad

En Estonie, fréquenter un sauna à fumée est une tradition ancienne, inscrite au Patrimoine immatériel de l’humanité par l’Unesco en 2014. Smoke Sauna Sisterhood décrit les étapes de ce rituel, mais présente avant tout le sauna comme un lieu privilégié de sociabilité féminine, propre à recueillir les paroles les plus intimes.

La tradition estonienne du sauna à fumée comporte plusieurs aspects, que décrit Smoke Sauna Sisterhood : prendre un bain de vapeur puis sortir dans le froid, mais aussi fabriquer des fouets en branchages destinés à stimuler la circulation sanguine, ou fumer de la viande. Cette coutume ancestrale, Anna Hints en montre toutefois une réappropriation contemporaine. Dans Smoke Sauna Sisterhood, on ne se retrouve pas en famille, mais entre amies. On rit, on chante et on danse, mais surtout on se met à nu. Le sauna est un espace de partage, qu’incarnent la fumée qui se répand, les cendres voletant au-dessus de l’âtre, la  louche remplie d’eau qui passe de main en main, la nudité et la promiscuité des corps. Alors que la sueur perle sur les peaux, chacune livre un témoignage.

Les protagonistes s’apparentent à des conteuses. Smoke Sauna Sisterhood a d’ailleurs des airs de fiction. Le mystère qui émane de cette cabane forestière, fait osciller le récit vers le conte fantastique. La dimension rituelle est amplifiée par le découpage : on ne connaît ni le nom de ces femmes, ni souvent leur visage, pourtant on s’immerge dans leur intimité. Sauna ou sabbat ?

La composition harmonieuse des cadres, alliée à un soigneux travail sur le clair-obscur, donne également une dimension picturale aux confidences. Anna Hints semble avoir fait le pari d’animer Delatour ou Le Caravage. Les courbes et les volumes des corps s’en trouvent accentué·es, renvoyant aux nus voluptueux qui traversent l’histoire de la peinture. La cinéaste, également plasticienne, joue avec les représentations du corps féminin pour les renouveler. Elle remplace les canons esthétiques et les allégories mythologiques ou religieuses par des femmes sans maquillage et aux cheveux défaits, dont la lumière rasante et la peau luisante soulignent les poils, les rides et les vergetures, la graisse et les os. Chacune égrène les normes, injonctions, maladies, violences et moments de joie proprement féminins qui ont jalonné son existence, marqué son corps et modelé son esprit.

En creux de ces récits s’esquisse l’histoire récente de l’Estonie, le désir de préserver la puissance communautaire de rituels anciens, et la détermination à se délester du poids délétère de certains héritages.

L'avis de la bibliothécaire

Catherine Huquet, Médiathèque départementale de l'Ain, Bourg-en-Bresse
Membre de la commission nationale coordonnée par Images en bibliothèques

C’est l’hiver en Estonie, des femmes se retrouvent dans un sauna au milieu des bois enneigés. Cet isolement engendre des confidences, des paroles d’abord chuchotées, les corps sont dévoilés, la chair décomplexée dont elles évoquent la beauté, la différence et la dictature esthétique. Elles se confient en toute sérénité, et tout doucement, on se laisse happer par leurs histoires, parfois tendres, parfois douloureuses. On ressent la chaleur humaine, la chaleur du sauna, ces femmes sont filmées au plus près, la caméra nous invite à les écouter, à participer. C’est un film intimiste, dans lumière chaude d’un cocon, les peaux luisantes et sublimées à la façon d’une toile d’Auguste Renoir.

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