les yeux d'oc

Village de femmes

Village de femmes

C’est un village comme beaucoup d’autres en Arménie, Lichk, que Tamara Stepanyan découvre un peu par hasard en faisant des repérages dans la région de Gegharkunik, au nord-est du pays. Cette région de lacs, limitrophe de l’Azerbaïdjan et du Haut-Karabagh, essentiellement rurale, a attiré l’attention de la réalisatrice plusieurs années auparavant, quand les journaux ont publié des reportages sur les villages arméniens désertés par les hommes en âge de travailler. Comme dans les contes traditionnels, la nouvelle venue est accueillie à Lichk par les enfants et suit l’un d’eux jusque chez sa mère, où elle est invitée à prendre le café, première étape du lent processus de maturation du film, qui va se construire au fil des saisons, parallèlement à une quasi-assimilation de la réalisatrice à la communauté villageoise. Cette relation simple et fluide, cette proximité dans laquelle la caméra vient s’immiscer sans la fragiliser, au terme d’un an de visites amicales régulières, irrigue le film d’un bout à l’autre et garantit l’authenticité des propos et des situations. Pour une raison qui, le temps passant, a perdu de sa pertinence mais que personne ne remet en question, les hommes continuent à partir chaque année en Russie construire des routes et ne reviennent chez eux que pendant les mois d’hiver. La caméra enregistre avec pudeur les retrouvailles et les échanges, emprunts de gêne, de couples parfois mariés depuis de nombreuses années et qui n’ont jamais eu le temps de faire connaissance. À l’issue de cette période d’intimité familiale, les femmes retrouvent leur solitude, qu’elles combattent avec des chants et des danses lorsque le travail leur en laisse le loisir. Leur vie, elles l’auront passé à attendre, à s’inquiéter, à prendre à bras-le-corps l’avenir de leurs familles et de la communauté en cultivant les terres, élevant le bétail, préparant la nourriture et assurant toutes les tâches quotidiennes nécessaires. Existence ingrate et regrets éternels pour certaines de n’avoir pas vécu, d’avoir été sacrifiées sans raison. Les vieux du village, auxquels Stepanyan fait une large place dans le film, ne disent pas autre chose lorsqu’ils comparent l’Arménie au tiers-monde et qu’ils regrettent ouvertement la période soviétique où, au moins, « le gaz et l’électricité étaient gratuits ».