Ukraine. La Guerre, ordinaire
Songs of Slow Burning Earth
En filmant l’arrière-front pendant les deux premières années de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Olga Zhurba observe comment la guerre s’installe dans les vies civiles. Du chaos des premiers jours à l’accoutumance, son film saisit une société qui apprend à vivre, malgré tout, dans la durée du conflit.
La rupture brutale du 24 février 2022 marque le commencement du film. Dans la nuit, des voix affolées appellent les secours ; à Kiev, les quais de gare débordent, des enfants sont portés à bout de bras pour monter dans les trains. La guerre surgit comme un choc. Puis, à mesure que les jours passent, elle cesse d’être un événement pour devenir environnement. Durant deux années de tournage (2022-2023), Olga Zhurba choisit de se tenir à distance du front. Elle se tourne vers les civil·es, observe leurs gestes, recueille leurs récits. Ici, on apprend à se situer en kilomètres par rapport à la ligne de front, là, on attend des nouvelles des proches ou des combats. La guerre structure désormais l’espace et le temps.
Face au désordre des premiers jours de l’invasion, la caméra oppose le calme. Des plans longs, fixes, sans commentaire. Mais des voix affleurent, le monde parle : explosion, sirène, impact. Olga Zhurba donne une importance particulière aux paysages. Champs noircis, façades éventrées, béances et traces de sang : la Terre d’Ukraine porte les marques du conflit. Sur elle, se dresseront des drapeaux pour celles et ceux qui l’ont défendue. La Guerre ne se limite pas aux combats : elle s’inscrit partout dans le sol, partout dans les murs. Les visages disent le reste. La peur, la colère, la tristesse. Mais les corps de celles et ceux qui restent montrent, malgré la fatigue, l’engagement et la résistance. Dans un long plan au centre du film, filmé sur des kilomètres, civil·es et militaires s’agenouillent au passage d’un convoi funéraire. Dans ce geste partagé, ils font peuple. La communauté se redéfinit dans l’épreuve.
En contrepoint des lieux perdus à la guerre, figés à jamais dans leur dernier instant, Olga Zhurba oppose la vie qui reprend. Dans une boulangerie, on fabrique le pain du jour. Dans une clinique, on apprend à marcher avec une prothèse. Dans une classe de lycée, on se permet d’évoquer l’avenir. Le film apparaît ainsi, sans emphase, comme un hommage à une résistance collective. Il montre ce qui est défendu : une terre, des villes, des gens. En enregistrant la lente combustion d’un pays (c’est le titre original du film), Ukraine. La guerre, ordinaire n'oublie pas de montrer que, sous la cendre, les braises rougissent.