les yeux doc

Citadel © John Smith

Citadel

Filmé en 2020 par John Smith, artiste et cinéaste britannique, depuis la fenêtre de son appartement londonien, "Citadel" associe des fragments des discours du Premier Ministre Boris Johnson à des images du paysage urbain.

Depuis la Renaissance, la fenêtre s’intègre dans les compositions picturales, seuil symbolique entre l’intérieur et l’extérieur, le privé et le public, l’individu et le monde. Pendant le confinement, la fenêtre est devenue un espace de transition entre l’individuel et le collectif, l'événement et le quotidien, la liberté et l’enfermement. Il a fallu trouver dans cette période troublée des ressources individuelles pour procéder à un "Voyage autour de ma chambre". Le facétieux réalisateur John Smith s’est appliqué quant à lui à recueillir des extraits des prises de paroles de Boris Johnson, dans lesquelles le Premier Ministre brode à l’envi sur le thème des affaires et du confinement (business vs. lockdown).

Smith caressait depuis longtemps le projet de filmer depuis chez lui la City, le quartier financier de Londres, bastion futuriste dont les parois réfléchissent un fascinant jeu de variations lumineuses de jour comme de nuit. Dans "Citadel", Londres prend des allures de décor de film de science-fiction: la capitale devient vivante, inquiétante, fantomatique. L’aspect irréel des tours s'élançant dans les hautes sphères célestes souligne formellement le contraste entre discours politique et réalité. Par son opulence architecturale, la City est déconnectée du monde réel, celui de la difficulté de vivre et de se loger dans la capitale. Le monde de la Finance, représenté par ses gratte-ciels et un gouvernement acquis à sa cause, symbolise un des mirages du libéralisme. Car, ni le business, ni le Brexit, ni les incantations n’ont pu sauver le Royaume-Uni de l’épidémie et du repli sur soi. À travers un collage visuel pop et un sampling sonore amusant, la récupération plastique et conceptuelle de l’événement fait souffler une brise légère sur une période sombre et angoissante. Si John Smith s’emploie à attiser non sans malice les braises, il parvient aussi à nous faire sourire et ce n’est pas la moindre des qualités du film.

L'avis du bibliothécaire

Jean-Baptiste Mercey, Médiathèque Départementale de l'Aveyron, Rodez
Membre de la commission nationale coordonnée par Images en bibliothèques

La malice subversive et l’ingéniosité formelle de l’artiste John Smith n’auront pas tardé à retourner comme un gant le carcan du confinement et son lot de symboles carcéraux. Et à montrer, avec une limpidité bien rare dans les brumes de l’époque, l’envers du gant : l’acharnement ultralibéral. A l’image, le montage audacieux de John Smith nous le montre tout net, les colonnes de verre de la City sans visage opèrent littéralement leur prise de pouvoir. Troublant mirage ? Alors la bande son enracine le mirage : la voix du Prime Minister se fait l’alibi de ce déplacement. Business d’abord, santé ensuite. La population ? Dans le paysage spectral, docilement recluses derrière leurs fenêtres, de pâles silhouettes vaquent à un enfermement autrement plus vaste et durable qu’une mesure temporaire de santé publique.

+ d'infos

La discussion avec le réalisateur John Smith à la fin de la projection en ligne du film pendant Cinéma du réel #21

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