les yeux d'oc

Visite

Visite ou Mémoires et confessions

Visita o Memórias e confissões

«Peut-être n'aurais-je pas dû faire un film comme ça - mais c'est fait.» C'est ainsi que s'exprime Oliveira, en voix off, pendant que se déroule le générique d'ouverture du film, avec une sorte d'humilité et d'excuse, lui qui nous a habitués tout au long de son œuvre à nombre de mystères et d’énigmes. Manoel de Oliveira nous aura surpris à chaque opus et même par-delà sa mort. Ce film que l'on peut interpréter comme un testament, vient en quelque sorte, pour le spectateur de 2016, d'outre-tombe. Né, réalisé et soutenu financièrement par l'État portugais à la condition expresse qu'il ne soit pas montré du vivant de son auteur, "Visite ou Mémoires et confessions" n'a pas été exhumé des fonds de la Cinemateca Portuguesa. Le film y fut déposé sous scellés pour y être conservé, en attente d'être divulgué. Comment s'y-est-il pris ? Comment Oliveira utilise-t-il le cinéma pour faire «ce film de Manoel de Oliveira sur Manoel de Oliveira à propos d’une maison» ? Cette maison superbe dans son écrin de verdure aux arbres tutélaires, construite en 1942 par un architecte inspiré par l'École française est le lieu où se déroulent deux récits qui se succèdent. Le premier est un dialogue entre deux visiteurs écrit par l'écrivaine portugaise Agustina Bessa-Luis avec laquelle Oliveira a déjà travaillé pour "Francisca" (1981). Les voix nous guident d’abord dans le jardin tout résonnant du chant discret des oiseaux où scintille, telle une étoile, l'unique fleur d'un grand magnolia, où un pin argenté est une danseuse javanaise, où un palmier joue le rôle de portier, puis, grâce à l’huis qui s’ouvre de lui-même, nous franchissons le seuil et découvrons l'intérieur de la demeure déserte, vidée (en apparence) de ses occupants, où le couple de visiteurs médite, s'attarde sur les objets, la décoration, les tableaux, les fenêtres, les photos, les meubles, les espaces, les lumières et les ombres. À cette visite si singulière s'agrège le début du second récit, celui de «Mémoires et confessions» pris en charge par Oliveira en personne, regard caméra, qui donne à entendre des fragments de l'histoire familiale. Les deux récits alternés (celui des visiteurs et celui de celui qui se souvient et se confie) ne se rencontrent pas. Ce qui les unit, c'est l'amour du cinéma, de ce que peut le cinéma: créer un dialogue de voix invisibles, méditer, parler de soi et de ses origines bourgeoises, de métaphysique, d'obsession de la pureté, de catholicisme, du rapport à l’histoire, au politique, avec des mots mais surtout des images qui suscitent et convoquent les souvenirs.