les yeux d'oc

L'Image manquante

L'Image manquante

Depuis "Site 2" (1989), son premier film à être distingué, notamment par le Prix Scam du documentaire de l’année, Rithy Panh s’est fixé un but quasi-exclusif : témoigner par l'image des massacres perpétrés par le Kampuchéa démocratique, alias les khmers rouges, de 1975 à 1979 lorsqu’ils dirigeaient le Cambodge. Le jeune Rithy a onze ans lors de la prise de pouvoir de Pol Pot, il grandit dans une atmosphère de paranoïa et de déréliction, assistant à la disparition progressive des membres de sa famille, exécutés par le régime. Quand en 1980 il parvient à gagner Paris, sa première réaction est de rejeter tout ce qui lui rappelle ses origines. C’est le cinéma qui le ramène à la raison, et lui fait prendre conscience de l’immense pouvoir de l’arme qu’il tient dans les mains : sa caméra. En 2013, après avoir réalisé une douzaine de documentaires sur le Cambodge, qui recueillent de nombreux témoignages sur des thèmes divers (les centres de détention khmers rouges, les camps de réfugiés, la dépendance économique, la situation des artistes, des prostituées, des marchands, des paysans…), Rithy Panh se pose la question des archives audiovisuelles. Dès 2006, il a ouvert à Phnom Penh le Centre Bophana, dédié à la collecte, la restauration et la valorisation de vidéos et photographies sur le Cambodge. Mais singulièrement, la dictature n’a pas laissé de traces visuelles de son passage, pas d’images. C’est donc une image mentale qu’il cherche à incarner, à travers une proposition cinématographique originale : « J’ai demandé à un sculpteur de me fabriquer un petit bonhomme en terre. Et quand j’ai vu surgir ce personnage de la glaise, j’ai su que "l’image manquante" était là. J’ai continué à lui demander d’autres personnages et l’univers terrible de ces années-là m’est apparu. J’étais troublé de voir la vie remonter ainsi de la terre où reposent les morts. J’ai travaillé avec un seul sculpteur, Sarith Mang, qui a mis du temps et dont le style donne une unité à la diversité des personnages et à leurs expressions. Il est jeune et ne connaissait pas l’histoire des khmers rouges. Travailler avec lui m’obligeait à replonger dans ce passé pour le lui raconter. » (Rithy Panh)