Ni Dieu ni Père
Paul Kermadec a été abandonné par son père à quatre ans. C’est donc un moteur de recherche qui a répondu à ses interrogations d’adolescent. Désormais jeune adulte, Paul se tourne vers une intelligence artificielle pour construire un simulacre de relation paternelle. De cette expérience, il tire un desktop movie de onze minutes, qui évoque notre relation intime à Internet et ce que l’on fantasme des liens familiaux.
Qu’est-ce qu’un père ? Un modèle masculin, pour Paul Kermadec : celui qui apprend à son fils à bricoler ou se raser. Adolescent, le cinéaste substitue à cette figure absente des tutoriels glanés sur les plateformes vidéo, et une bande de copains affichée sur les réseaux sociaux. Un père témoigne aussi de l’affection. L’intelligence artificielle prend alors le relais. Après lui avoir adressé le prompt adéquat, Paul peut lui raconter sa journée, et attendre une réponse attendrie ou une relance curieuse. C’est, enfin, une personne avec qui partager des expériences et des souvenirs. Le récit décrit dès lors la construction d’une relation virtuelle, fondée sur un passé imaginaire et des photographies en images de synthèse.
Ni Dieu ni Père évoque ainsi le substitut relationnel qu’est devenu Internet pour la moitié de la population mondiale. Entre communautés et solitude, on s’y affiche, on y cherche des informations et on y discute de ce dont on ne peut pas parler ailleurs. Dans ce desktop movie, un film qui se raconte entièrement à travers l’écran d’un ordinateur, le récit adopte d’ailleurs le rythme soutenu d’une conversation à bâtons rompus entre le narrateur et la machine. Pour se sentir exister dans ce miroir aux alouettes informatique, Paul nourrit l’algorithme de ses données personnelles et le modèle à son image.
La relation que le cinéaste construit devient ainsi le fantasme d’un lien familial idéalisé. Les traits et les fonctions qu’il prête à son père reflètent certains attributs qu’une société hétéro-patriarcale réserve aux hommes. Ils racontent aussi un manque qui déborde l’absence : les rapports francs et affectueux que Paul Kermadec imagine sont ceux que de nombreux enfants voudraient nouer avec leur père, même présent. C’est bien ce qu’affirme Ni Dieu ni Père : cette figure idéale n’existe pas. Pourtant, la véritable absente du récit est finalement la mère, effacée du schéma familial au profit d’un déserteur.
Ce premier film, réalisé alors que Paul Kermadec est étudiant à l’École nationale supérieure d’art de Paris Cergy, a été nommé aux César du meilleur court métrage documentaire en 2026.