les yeux doc

Pour la suite du monde 16-9© ONF

Pour la suite du monde

En 1961, Pierre Perrault, Michel Brault et Marcel Carrière se rendent à l’Isle-aux-Coudres, une île du fleuve Saint-Laurent, pour filmer la relance d’une pêche ancestrale aux bélugas abandonnée depuis des décennies. Ce projet de l’Office national du film du Canada dépasse vite son ambition ethnographique : plutôt que d’ouvrir un livre d’histoire, il donne à une communauté rurale isolée les moyens d’écrire elle-même sa propre histoire.

Les habitants de l’île plantent des pieux dans la vase à marée basse afin d’y piéger les bélugas (appelés ici « marsouins »). Cette façon de pêcher, abandonnée depuis presque quarante ans et dont seuls les plus vieux se souviennent, est relancée à l’initiative des cinéastes eux-mêmes, qui ont convaincu la communauté d’organiser la pêche pour le film. Mais l’essentiel du film est ailleurs : réunions collectives, veillées, apprentissage entre générations occupent bien plus de place que les séquences sur le fleuve. Tous y participent, des enfants aux vieillards, du chantre d’église au cultivateur. La langue de l’île, un parler hérité des premiers colons français, semble à l’origine de tout : chaque souvenir, chaque récit est l’occasion, par les mots, de ramener ce vieux monde à la vie.

Michel Brault, qui filme à l’épaule avec une caméra légère Éclair NPR et des objectifs à courte focale, en profite pour s’approcher des habitant·es. Marcel Carrière assure le son avec un Nagra III révolutionnaire, qui permet d’enregistrer en synchrone sans liaison filaire avec la caméra, et dissimule des microphones sur les vêtements des pêcheurs pour capter les échanges informels en plein fleuve. Pierre Perrault, qui vient de la radio, est de tous les rassemblements, toutes les veillées, dans les salons et à l’église : les portes lui sont ouvertes, en partie grâce aux liens de sa femme Yolande avec la communauté de l’Isle-aux-Coudres.

La chasse au marsouin n’est finalement peut-être qu’un prétexte, et au fil des échanges, le film prend une dimension philosophique. Il s’agit en fait de transmettre. On parle constamment de son âge, du temps qu’il nous reste, des jeunes dont il serait bon qu’ils continuent. Si le ton du film est celui du merveilleux de l’enfance et de la drôlerie des ancêtres, la question de la mort des uns et de la fin d’un monde n’est jamais loin. Rigaudons, turlutes, bénédictions : les traditions (étymologiquement « faire passer à un autre ») sont en fait des rituels. « Les jeunes, il faut qu’ils croient ». À l’Isle-aux-Coudres, on fait peut-être cette pêche une dernière fois, mais on la fait comme elle a toujours été faite, « pour la suite du monde. »

Le film est devenu un incontournable du « cinéma vécu » ou « ethnofiction » à l’échelle internationale.

+ d'infos

Disponible jusqu'au 19/04/2029.

À découvrir également