les yeux d'oc

Toute une nuit sans savoir © Norte

Toute une nuit sans savoir

A Night of Knowing Nothing

Quelque part en Inde, une étudiante en cinéma écrit des lettres à l'amoureux dont elle a été séparée. À sa voix se mêlent des images, fragments récoltés au gré de moments de vie, de fêtes et de manifestations qui racontent le désarroi de la jeunesse dans un monde assombri par des changements radicaux.

On entre dans ce film comme on pénètre dans une chambre noire qui ne laisse poindre la lumière qu’à travers de rares interstices. Avec précaution et tous les sens en éveil, avec l’impression diffuse de côtoyer un mystère. La beauté plastique du film de la jeune réalisatrice Payal Kapadia, originaire de Bombay, naît de la synthèse de différents éléments : maîtrise du clair-obscur, de l'émulsion chromatique et du format 16mm qui magnifient le noir et blanc, lecture de lettres passionnées dans un contexte proche de l’hypnose. On ne saurait reprocher à une étudiante en cinéma du Film and Television Institute of India (FTII) de mobiliser toutes les ressources du langage cinématographique et de faire appel à toutes les influences pour réaliser une œuvre difficile à classer, tant les modes de création s’y fondent en une belle harmonie. Documentaire, fiction, expérimental conjuguent leur triple singularité, tandis que Chris Marker rejoint Eisenstein dans une nuit sans fin, nuit charbonneuse où s’expriment les inquiétudes de toute une jeunesse étudiante, qui découvre la liberté en même temps qu’elle en éprouve la vulnérabilité.

Les étudiants prennent vite conscience des dysfonctionnements de la société indienne. À la ségrégation dont la population fait l’objet, s’ajoute pour les jeunes générations de 20-30 ans la question épineuse de l’amour. Comment aimer quand les classes, les castes, les religions et les langues sont différentes ? Démarrée en 2016 au FTII, la production du film a accompagné et s’est nourrie des nombreux mouvements de contestation qui ont embrasé plusieurs universités indiennes à la suite de mesures régressives imposées par le gouvernement Modi (Droite nationaliste hindou). La brutalité de la répression et l’inflexibilité du pouvoir sont au coeur du vaste corpus d’images tournées par les étudiants ou collectées sur Internet. Malgré sa volonté de témoigner frontalement des situations violentes, le film ne se laisse pas enfermer dans une interminable déploration. La conclusion est à cet égard éloquente : après les défilés et les confrontations, les jeunes se mettent à danser, dans une réappropriation festive et joviale des plus belles années de leur vie.