les yeux doc

Ulysse © Ciné Tamaris - MK2

Ulysse

Au bord de la mer, une chèvre, un enfant et un homme. C’est une photographie faite par Agnès Varda en 1954 : la chèvre était morte, l’enfant s’appelait Ulysse et l’homme était nu. À partir de cette image fixe, le film explore la frontière ténue entre réel et imaginaire.

La photographie d’Ulysse enfant renvoie Varda dans un passé déjà lointain. 1954, c’est une année charnière pour celle qui troque alors son appareil photo «à plaques» pour une caméra et s’en va tourner à Sète un premier long métrage, La Pointe courte, parmi les habitants de ce quartier qui borde l’étang de Thau. Quoique fictionnelle, l'histoire s’enracine profondément dans le quotidien des pêcheurs languedociens tandis que quelques semaines plus tôt, à 1000 kms de là, en Normandie, les personnages de la photo s'abandonnaient à la rêverie de l'artiste.

Agnès Varda raconte, tout en rimaillant: «c’était un dimanche, sur la côte au bord de la Manche…» Son goût pour l’excentricité la pousse à mettre en scène ses retrouvailles, 28 ans plus tard, avec l’homme nu de la plage, qui est à nouveau nu devant la caméra, mais caché derrière son bureau de directeur artistique du journal Elle. Fouli Elia ne se souvient pas de la photo, mais assez précisément des fantaisies de Varda: «tu faisais souvent des photos de choses crevées sur les galets, je me souviens en particulier d’un oiseau». Ulysse Llorca, libraire et père de deux enfants, ne se souvient pas non plus de l’image de son enfance, mais très bien de ses souffrances car il était alors victime d’une maladie qui l’empêchait de marcher seul. Sa mère, Bienvenida, réfugiée espagnole et voisine d’Agnès Varda dans son quartier de la rue Daguerre à Paris, n'a jamais oublié ces moments d'angoisse. Après avoir présenté la photo à une chèvre qui la mange goulûment et à des enfants qui la jugent crédible, malgré quelques hésitations devant la nudité de l’homme, ne reste plus à Varda qu’à convoquer l’actualité française politique et artistique du moment pour réinsérer le cliché dans un cadre historique. Mais, malgré tous les efforts de la photographe pour partager ses émotions artistiques du temps passé, il faut bien constater que les souvenirs de chacun ne sont pas les souvenirs de tous et Agnès Varda referme l’album photo sur une conclusion quelque peu désabusée : «l’image est là, c’est tout. Une image, on y voit ce qu’on veut».

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