les yeux d'oc

La Cravate © Nour Films

La Cravate

Dans leur précédent film, «La Sociologue et l’ourson», Étienne Chaillou et Mathias Théry mettaient en scène les débats sur le mariage pour tous en faisant usage d’un théâtre de peluches. Avec ”La Cravate”, ils ont recours à un artifice littéraire pour mettre en abyme le fonctionnement et les stratégies de l’extrême-droite. Bastien, militant du Front National depuis cinq ans, est le sujet de cette histoire. Il gravit les échelons de son parti, jusqu’à atteindre les plus hautes sphères pendant la campagne présidentielle de Marine Le Pen en 2017. Plus question pour le Front d’être "antisystème" : la candidate se qualifie pour le second tour avec 21,3 % des suffrages et 7,6 millions de voix. Au vu des scores dans les urnes, être militant d'extrême-droite semble désormais banal. Les réalisateurs revoient Bastien un an après l'élection et lui font lire devant la caméra le “roman” de sa vie, rédigé d’après les entretiens menés avec le jeune homme. La lecture à voix haute apparente le texte à un journal, des mémoires, une confession, un voyage introspectif et éclairé sous les auspices de Rousseau, Flaubert ou Modiano, pour un disciple de Lacombe Lucien. Pour que ce subtil dispositif fonctionne, il faut signer un pacte de confiance et de respect. Ressentir de la sympathie pour un humain ne revient pas à justifier ses idées, mais chacun est responsable en conscience de ce que le spectateur va pouvoir penser de Bastien. Celui-ci bénéficie donc d’un droit de réponse sur sa trajectoire troublante. Naguère, un événement dans la vie de Bastien a précipité son passage à l’âge adulte et son introduction dans un groupe néo-nazi professant un extrémisme radical et violent, que Bastien doit camoufler s’il veut gagner en respectabilité. Le costume remplace donc le blouson de cuir, la cravate détourne le regard du crâne rasé. La progression de Bastien dans les rangs du Front National dévoile par métaphore la stratégie de normalisation du parti : montrer une image apaisée, jouer en première ligne sur l’échiquier politique et se donner l’apparence d’un parti républicain traditionnel. Cependant, les racines xénophobes, identitaires et racistes apparaissent toujours dans le profil de ses partisans et dans son discours idéologique. On perçoit cette amère réalité pendant les congrès du parti où le voile républicain et les masques tombent. Bastien est en constant questionnement : il a quitté les skinheads pour le FN et Marine le Pen pour Florian Philippot. Pour quel avenir ?

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À lire, l'interview de Mathias Théry et Étienne Chaillou, fascinant récit de la relation que les deux cinéastes ont tissée avec un personnage sulfureux, au fil du tournage : "Il est important pour nous que les spectateurs aient accès à la complexité de notre relation avec Bastien pour pouvoir la juger. Elle n'est jamais simple, elle est peut-être à l’image de la société française, fracturée. Avec d’une part une colère qui dégénère et de l’autre la crainte que l’écoute de cette colère devienne la validation de la violence. Une relation ambiguë et risquée."

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