les yeux d'oc

7 jours, un film

Des bobines et des hommes

Charlotte Pouch, 2017, 67 min

Au coeur de l'été 2014, Olivier Lousteau tourne une comédie romantique à l'usine textile Bel Maille de Riorges (Loire), "La Fille du patron". Les ouvriers se prêtent de bonne grâce au jeu de la figuration, tandis que dans le même temps, ils apprennent que leur entreprise a été mise en redressement judiciaire. À peine la magie du cinéma s'éteint-elle que la lutte commence. La réalisatrice Charlotte Pouch, restée sur le champ de bataille, s'apprête à passer six mois au contact des employés qui découvrent petit à petit les agissements occultes de leur patron, déjà impliqué dans des faillites frauduleuses. Au rebours des films témoins des luttes sociales, qui se focalisent généralement sur l'action collective et les coups de force, ce documentaire s'attache à révéler l'humanité de personnes, souvent dépassées par les événements, à travers leurs doutes et leurs fragilités. Si l'héroïsme des uns n'est pas particulièrement exalté, la noirceur des autres n'est pas pour autant passée sous silence. À cet égard, la mise en cause sans ambiguïté des agissements de l'encadrement lève absolument tous les doutes sur la nature du message que le film veut délivrer.

Thématique

Que jeunesse se passe ?

“Pourquoi filmer la jeunesse ?” demandait Le Monde à Jean-Luc Godard en 1966 à propos de Masculin Féminin, douzième opus du cinéaste, interdit aux moins de dix-huit ans lors de sa sortie en salles.

Chaque film que nous proposons dans cette sélection pourrait être une réponse donnée au journaliste. Car, lorsque le documentaire de création s'intéresse à la jeunesse, c’est à travers un prisme et un éclairage bien particuliers. Dans cette relation souvent privilégiée que les cinéastes entretiennent avec les personnes qu’ils ou elles filment, se dessine un territoire aux contours inédits. Et, de ce monde insaisissable que l’on a souvent tendance à définir par le biais de généralités, des portraits singuliers émergent. Grandir fille, grandir noir, grandir ici ou ailleurs détermine le rapport aux autres, l’appréhension du monde, la façon dont on parviendra à y trouver sa place. À l’aube de l’âge adulte, dans cette période de transition où tout est à découvrir et recomposer, le cinéma livre une intimité à laquelle nous avons finalement peu accès. Filmer pour garder en mémoire, filmer pour sauvegarder et pouvoir restituer l’image d’une jeunesse saisie au vol. Le cinéma permet avant tout de donner à voir un monde capturé par l’oeil du cinéaste et qui continue à grandir et évoluer dans l’oeil des spectateurs. 

 

J’suis pas malheureuse, de Laïs Decaster

Laïs Decaster est elle-même encore adolescente lorsqu’elle commence à filmer ses copines. Une bande de filles et la banlieue : le cocktail pourrait être entendu. Pourtant la jeune réalisatrice parvient à composer avec ces petits riens et ces moments de complicité. De cet univers sensible, on retient des aspirations, des regrets, des envies chevillées à ces corps en mutation, à ces femmes naissantes. Conseillée par Claire Simon pendant ses études de cinéma à Paris 8, Laïs Decaster propose un film qui prend corps véritablement et livre ce qui est sans doute l’essence de la jeunesse : un mélange de force et de fragilité.

 

La Mort de Danton, d'Alice Diop

Un jeune homme prend des cours de théâtre dans une école parisienne. L’histoire semblerait banale si cet acteur en devenir n’était pas constamment ramené à son statut d’homme noir vivant en banlieue. Navigant avec difficulté d’un univers à l’autre, il doit faire preuve de ténacité pour tracer sa voie à lui, celle qu’il a choisie. Alice Diop filme un contexte qu’elle connaît, qu’elle endure aussi puisqu’à plusieurs reprises ce tournage la renvoie à sa propre condition de femme noire cinéaste. Elle filme ici le décalage entre les aspirations de l’apprenti comédien et ce que la société lui renvoie constamment, entre une jeunesse qui correspond aux normes de la société et une autre, éloignée du centre de Paris, qui tente de résister au déterminisme social. 

 

L’Île au trésor, de Guillaume Brac

C’est dans une base de loisirs de Cergy-Pontoise que Guillaume Brac pose sa caméra. Quand, pour certains jeunes qui ne partent pas en vacances, été pourrait rimer avec ennui, ici il n’en est rien. Ce lieu artificiel devient terrain de jeu et de vie pour des adolescents venus des cités alentour. L’île incarne cette bulle éloignée du vacarme du quotidien, ce n’est pas calme ni silencieux, mais c’est un lieu qui semble suspendre la vie de tous les jours, parfois écrasante, et permettre aux adolescents d’être insouciants, aux familles de retisser des liens, à chacun de s’accorder un petit moment de détente. Un film à l’apparente légèreté qui donne à voir la banlieue sous un autre jour.

 

Une jeunesse allemande, de Jean-Gabriel Périot

Jean-Gabriel Périot a mis presque dix ans à finaliser ce film d’archives qui relate l’histoire de la Fraction Armée Rouge, groupe d’extrême gauche auteur d’attentats dans l’Allemagne de l’Ouest des années 1970. La jeunesse est ici révoltée et agissante, le passage à l’acte mènera ces étudiants au terrorisme. Ce film aborde de multiples sujets, politiques et moraux, sur l’engagement, les limites et les moyens à utiliser. Le travail de montage de Jean-Gabriel Périot, magistral, met en avant les processus en action dans cette période de l’histoire et dans cette période de la vie, en montrant la difficulté d'être jeune en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale.

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