Il n’y aura plus de nuit repose sur des vidéos enregistrées par les armées américaine et française en Afghanistan, en Irak, au Pakistan. L’œil des pilotes d’hélicoptère scrute le paysage nocturne. Armé d’une caméra thermique reliée au canon mitrailleur, celui qui filme est également celui qui tue.
« Ces images ne nous sont que trop familières, où de petites silhouettes luminescentes s’agitent dans un monde anthracite, mi-fantômes mi-lucioles, sous la menace d’une cible devenue leur ombre et vouée à les réduire en poussière dans des crépitements de voix de soldat - pilote français dans un hélicoptère à nom de fauve, ou américain dans un engin à nom de tribu indienne. La doctrine des "frappes chirurgicales" a enfanté cet œil arme, qui surveille et punit d’un geste unique, et résume désormais la guerre à l’exercice d’une insatiable pulsion scopique.
Si Eléonore Weber propose ici le réexamen de ces images (glanées en ligne où certains soldats les partagent, fiers du travail accompli), c’est avant tout pour rappeler que, pour opérationnelles qu’elles soient, elles n’en sont pas moins des plans. Et qu’à travers cet œil sourd, littéralement extralucide et pourtant toujours myope, se lit l’histoire de la guerre aussi bien que celle du cinéma. Il n’est d’ailleurs pas interdit de retrouver, dans ces images meurtrières, l’écho indu de quelques chefs-d’œuvre acquis à cette "pénétration intensive du réel" dont Walter Benjamin avait fait la loi de l’œil photographique - on pense à la nuit sublime de Clemens Klopfenstein, ou aux animaux noctambules de George Shiras. Pierre V., le soldat français interrogé par Eléonore Weber, confesse lui-même son émotion devant les ciels saturés d’étoiles que lui révèle la vision thermique de ses jumelles.
Ayant veillé sur sa naissance, l’armée a fini par accomplir le rêve du cinéma en rendant le monde visible au-delà de ce qu’il y a à voir. La nuit, l’homme, ont perdu la bataille, et c’est un autre mot de Benjamin que vient ratifier le film d’Eléonore Weber: la camera, disait-il, "initie à l’inconscient optique comme la psychanalyse à l’inconscient pulsionnel." » (Extrait du catalogue Cinéma du réel 2020)
Réalisation : Eléonore Weber
Production : Perspective Films
Distribution : UFO Distribution
Distinctions et récompenses
Prix des Jeunes, Cinéma du réel, Paris, 2020 Mention spéciale, Festival international du film, Amiens, 2020 Prix du Public, Docudays, Kiev, 2021 Meilleur Film singulier, Prix du syndicat français de la critique, 2021- Couleur : Couleur
- Langue : Français
- Date de production : 2020
- Pays de production : France
- Titre original : Il n'y aura plus de nuit
Plus d'infos
Lire le billet Traquer les corps dans Il n'y aura plus de nuit d'Alice Leroy, chercheuse en cinéma, sur son blog Mediapart.
Lire l'article Coup de foudre pour Il n’y aura plus de nuit sur Les yeux doc.
Lire l'article Coup de foudre pour Il n’y aura plus de nuit sur Les yeux doc.
Sujets
partager
Dans la sélection "Le meilleur du Festival Cinéma du réel"
Voir la sélectionDans la sélection "La guerre, image par image"
Voir la sélectionDans la sélection "Coup de foudre pour "Il n’y aura plus de nuit""
Voir la sélectionIl n'y aura plus de nuitEléonore Weber · 76 min
2020
SD
HD
Tout public
Les bibliothécaires parlent du film
Entièrement constitué de sources audiovisuelles provenant de youtube, wikileaks ou de sites émanant des armées américaine et française, Il n'y aura plus de nuit est à la fois une lecture des images et une réflexion sur le regard. Le commentaire, porté par une seule voix (celle de l'actrice Nathalie Richard), suit le mouvement de deux pensées. La réalisatrice, extérieure au milieu militaire, observe, s'interroge, questionne pour aboutir à une vision de la guerre et du monde. Les propos rapportés de Pierre V., pilote de l'armée française, sont ceux d'un militaire qui connaît ce type de combat, ces "frappes chirurgicales" où la caméra thermique et ses multiples possibilités peuvent affoler (proximité des gros plans), faire douter (difficulté à différencier un combattant d'un civil), déréaliser ("il faut régulièrement se pincer pour être sûr qu'on ne rêve pas."). Pierre V. décrit des procédures, décrypte les situations de tirs, les intentions de la cible, commente des bavures. Les images montrent la guerre en train de se faire dans l'oeil du viseur. Elles sont en même temps la mémoire de la guerre, ses archives. Chaque séquence renforce un peu plus le sentiment (l'illusion) d'être en immersion, de faire l'expérience de. Chaque séquence confronte le spectateur que nous sommes à la fascination (attraction et répulsion à la fois), au pouvoir hypnotique que peut générer le dispositif technologique, la machine effroyable de la guerre moderne. La voix off résonne comme une note longuement tenue. Tantôt descriptive, tantôt analytique elle permet la distanciation et nous guide dans une réflexion complexe sur l'humain, l'inhumain, la pulsion, la mort.
Les films associés
Le FilsAlexander Abaturov, Aleksandr Abaturov · 70 min
2018
SD
HD
Tout public

