sélection

Le spectacle des hommes (Masculinité, partie II)

Dans cette sélection, trois personnages masculins se savent filmés et ont conscience de leur aura. Le boxeur Muhammad Ali, le sociologue Pierre Bourdieu et le dictateur Idi Amin Dada ont tous trois une place différente dans l'Histoire, mais chacun d'eux a compris que l'espace médiatique, de représentation, est un terrain de luttes, et qu'il vaut mieux le prendre avant d'être pris. Ces trois hommes, face caméra, s'en emparent avec certitude et puissance.
Idi Amin Dada, un dictateur en scène

Dans Général Idi Amin Dada : Autoportrait, Barbet Schroeder n'a pas d'autre choix que de laisser au fantasque dictateur ougandais le soin d'organiser sa propre mise en scène. Amin en profite sans retenue : il navigue parmi les crocodiles d'un parc national, dirige l'équipe de tournage, simule un assaut d'infanterie sur une colline censée représenter le Golan israélien (provocation diplomatique !).

Le dirigeant est jovial, exubérant, et il laisse tout voir à la caméra. Lors d'un conseil des ministres filmé par Schroeder, Amin critique publiquement son ministre des Affaires étrangères pour son manque d'efficacité diplomatique. Le commentaire en off du film note que le cadavre du ministre fut retrouvé dans le Nil deux semaines plus tard…

La bouffonnerie et le grotesque ne sont pas un masque sur la violence. Ils sont la violence, pensée et mise en spectacle, imposée à toutes celles et ceux qui ont le malheur de devoir y assister. Le discours d'Idi Amin Dada ne vaut rien, mais la démonstration continue, qu'on le veuille ou non. Il est difficile de ne pas voir des échos dans notre monde contemporain…

Muhammad Ali, float like a butterfly, sting like a bee !

Muhammad Ali the Greatest fonctionne avec la même énergie. Quand William Klein le filme durant dix ans, de 1964 à 1974, Muhammad Ali occupe tout l'espace visuel et sonore : il affirme, bondit, déclame, gesticule, provoque et insulte ses adversaires, il sature les caméras d'une performance mégalomaniaque. Sans relâche, sans jamais douter, il se proclame le plus grand, the Greatest, et, à force de répétition, finit par le devenir.

L'arrogance est ici une arme : un homme noir, fier de l'être, objecteur de conscience opposé à la guerre au Vietnam et emprisonné pour ce geste politique, va devenir champion du monde des poids-lourds, et personne n'a le droit d'en douter.

Pierre Bourdieu, un sociologue déterminé

Pierre Bourdieu, lui, ne revendique aucune performance ; au contraire, il met en garde contre la domination masculine. Dans La sociologie est un sport de combat, Pierre Carles le suit dans ses séminaires, ses passages à la radio, ses réunions de travail, et ce qu'on voit, c'est finalement encore une fois un homme parfaitement à l'aise partout où il se tient. Pierre Bourdieu reçoit du courrier de Jean-Luc Godard, Pierre Bourdieu donne son avis sur l'action féministe, Pierre Bourdieu fait rire une foule. Et même quand l'autorité lui est contestée, elle semble toujours lui revenir naturellement, grâce à son calme et son intelligence.

Bourdieu parle de la domination masculine, de la violence symbolique exercée sur les dominé·es, et pendant ce temps le film, qui dresse un portrait idéalisé du sociologue, semble aussi montrer entre les lignes un homme qui ne peut s'empêcher, très doucement, de dominer.